jeudi 28 janvier 2010

CHILI, UN ACCORD DE COOPÉRATION DANS LE NUCLÉAIRE ?

"C'est un projet de longue date mais aucune décision n'a encore été prise", a déclaré une porte-parole de GDF Suez, sans plus de précision.
"C'est un projet de long terme. On a toujours des discussions, qui ont été amorcées depuis de longs mois avec GDF Suez", a de son côté affirmé une porte-parole d'Areva.

Un accord pourrait être annoncé début mars, a indiqué à l'AFP une source proche des deux groupes français.


Il portera sur la recherche et le développement du réacteur nucléaire de 3e génération Atmea, sur la formation d'ingénieurs du nucléaire, et sur l'utilisation de l'énergie nucléaire pour faire fonctionner des usines de dessalement d'eau de mer, a-t-on indiqué de même source.


Selon les Echos, "un protocole d'accord en matière de nucléaire devait être signé la semaine dernière, mais les deux groupes ont décidé de temporiser" en "pleine polémique entre EDF et Areva" sur la gestion des déchets nucléaires.


Le sujet devait être soumis au conseil d'administration de GDF Suez le 20 janvier mais la question n'a finalement pas été abordée, selon le quotidien.


Aux termes de cet accord, GDF Suez, qui exploite 7 réacteurs en Belgique via sa filiale Electrabel, participerait au développement de l'Atmea, un réacteur de troisième génération, moins puissant que l'EPR (1.100 mégawatts contre 1.600 MW pour l'EPR).


Areva conçoit l'Atmea avec le géant japonais de l'industrie lourde Mitsubishi Heavy Industries.


Ce partenariat permettrait en outre à GDF Suez de proposer, en partenariat avec sa filiale Suez Environnement, des usines de dessalement d'eau de mer fonctionnant à l'énergie nucléaire dans des pays comme la Jordanie ou le Chili.


L'accord vise en outre pour GDF Suez à se placer en candidat incontournable à la construction d'un nouveau réacteur nucléaire en France, après les EPR de Flamanville (Manche) et de Penly (Seine-Maritime) attribués à EDF.


GDF Suez tente depuis quelques années de s'imposer dans le nucléaire civil, en France, comme à l'étranger. L'ancien Gaz de France veut exploiter 3 à 4 réacteurs nucléaires de 3e génération dans le monde d'ici à 2020.


Le groupe de Gérard Mestrallet a cependant subi plusieurs revers récemment. Chef de file pour un méga appel d'offres à Abou Dhabi, il a dû céder la place à EDF. Le consortium français a perdu ce contrat de 20 milliards de dollars fin décembre.


Candidat à la construction de l'EPR de Penly, le groupe s'est en outre fait rafler la mise par EDF début 2009.


Le groupe gazier, qui détient 33% de la société de projet chargée de construire l'EPR de Penly, souhaite cependant participer à l'exploitation de ce réacteur aux côtés d'EDf.


L'annonce de ce partenariat entre Areva et GDF Suez intervient au moment où le gouvernement français entend remettre à plat l'organisation de la filière nucléaire française, très divisée entre EDF, GDF Suez et Areva.


"Un accord regroupant uniquement Areva et GDF Suez continuerait à alimenter la guerre économique et technologique que se livrent les principaux acteurs du domaine et, de fait, contribuerait à affaiblir toute la filière", a estimé la CGT Mines-Energie, mercredi dans un communiqué.

mercredi 27 janvier 2010

Un salaire de président "insuffisant"

"J’ai des engagements financiers, je dois rembourser les crédits avec lesquels j’ai financé ma campagne, je dois payer les frais de fondations comme Futuro, Mujer Emprende, Tantauco. Tout cela nécessite de gros moyens. Il y a beaucoup de projets, et le salaire de président n’y suffit pas", rapporte l'hebdo satirique chilien The Clinic.

Avec ces déclarations, Piñera "prépare le terrain pour annoncer qu'il ne tiendra pas entièrement sa promesse, toujours repoussée, de se défaire du portefeuille de participations qui reste en sa possession", commente The Clinic. Sebastian Piñera figure au
classement de la revue Forbes des personnes les plus riches du monde. Sa fortune, estimée à 1,2 milliard de dollars, est pour moitié composée d’actions de grandes entreprises chiliennes cotées en Bourse. Le cours des actions de son groupe Axxion s'est envolé depuis sa victoire à l'élection présidentielle. Les déclarations de Piñera surviennent au moment où le président de la Chambre nationale de commerce (CNC) appelle à réviser le salaire minimum à la baisse, note, perfide, The Clinic.

La justice identifie les restes de disparus de La Moneda

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CHARGÉ DU DOSSIER DES DISPARUS DE LA MONEDA, LE JUGE CHILIEN JUAN FUENTES BELMAR A ANNONCÉ, LE 25 JANVIER, QUE ONZE VICTIMES ONT ÉTÉ FORMELLEMENT IDENTIFIÉES PAR LE SERVICE MÉDICO-LÉGAL. PHOTO PATRICIO ULLOA 
Les militaires viennent alors de renverser le président Salvador Allende et arrêtent une quarantaine de personnes qui trouvaient à l'intérieur du bâtiment. Il s'agissait de conseillers d'Allende et de membres de sa garde rapprochée. Tous ont ensuite été tués, mais leurs dépouilles n'ont jamais été retrouvées. Chargé du dossier des disparus de la Moneda, le juge chilien Juan Fuentes Belmar a annoncé, le 25 janvier, que onze victimes ont été formellement identifiées par le service médico-légal. « En 2001, la juge Amanda Valdovinos avait découvert une fosse dans laquelle avait été enterrés les corps. Plus de 500 fragments avaient alors été récupérés », explique le quotidien La Nación. Il ne s'agissait alors que d'ossements épars, car les militaires avaient déterré les cadavres en 1978 et les avait jetés à lamer pour tenter de cacher leurs crimes.

samedi 23 janvier 2010

Un entrepreneur multimillionnaire à la tête du Chili

Se référant à la transition démocratique qui mit fin à la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1989), certains analystes n’hésitent pas à parler d’une « deuxième transition ». Selon eux, cette première alternance depuis la fin de la dictature serait même preuve d’une bonne santé démocratique. Après dix-sept ans d’un terrorisme d’Etat qui mit fin à l’expérience de l’Unité populaire de Salvador Allende, et à deux décennies d’une démocratie sous tutelle issue d’une « transition pactée », conduite par la Concertation des partis pour la démocratie — coalition de circonstance entre le Parti socialiste (PS) et de le Parti démocrate chrétien (PDC) —, le peuple chilien connaîtrait désormais les joies de l’alternance…
Dans son premier discours, le vainqueur, l’entrepreneur multimillionnaire Sebastian Piñera, a appelé à « l’unité nationale » et réitéré ses arguments de campagne favoris, dont la lutte contre « la délinquance et le narcotrafic », la gestion d’un « Etat efficace » avec « beaucoup de muscle et peu de gras », tout en se disant préoccupé par le sort « des plus faibles et de la classe moyenne ». Il a promis durant la campagne qu’il créerait un million d’emplois...
Sur presque sept millions de votes exprimés, le candidat élu a remporté le second tour avec 51,6 % des voix au nom de la Coalition pour le changement qui regroupe la droite libérale — Rénovation nationale (RN), dont il est issu) et les secteurs catholiques et conservateurs de l’Union démocratique indépendante (UDI), héritiers directs de la dictature. L’ancien président démocrate-chrétien Eduardo Frei (1994-2000), qui défendait les couleurs de la Concertation, obtient 48,4 %.
Cette élection met donc fin à un cycle de quatre exécutifs concertationnistes consécutifs : un personnel politique installé durablement aux manettes de l’Etat et qui s’était largement adapté au modèle économique hérité de la dictature, tout comme à la Constitution autoritaire de 1980, amendée plusieurs fois mais jamais remise en cause. Outre le manque de charisme de M. Frei et l’absence de renouvellement générationnel, la Concertation apparaît à bout de souffle. Ceci, malgré la grande popularité de la présidente sortante, la socialiste Michelle Bachelet, et un bilan défendu par la plupart des élites du pays, dans lequel l’ouverture économique aux multinationales et la marchandisation des services publics s’est combinée, depuis l’année 2000, avec une politique sociale destinée au plus pauvres.
M. Piñera s’est empressé d’annoncer qu’il ne ferait pas « table rase » de la période antérieure et qu’il restait ouvert à la « démocratie des accords », telle qu’elle a été pratiquée jusqu’à maintenant.
L’élection du 17 janvier signe certainement la fin de la Concertation telle qu’elle a pu exister et va accélérer les tensions en son sein entre le pôle démocrate-chrétien et le PS. La dichotomie démocratie-autoritarisme qui structurait le système politique de la « transition pactée » et permettait à la Concertation d’en appeler au « moindre mal » en cas de ballottage, ou de justifier des réformes faites « dans la mesure du possible », ne fonctionne plus. Née en 1988, la coalition a eu pour fonction essentielle de négocier une sortie de dictature avec les militaires et les classes dominantes. Ce pacte a signifié l’acceptation du modèle néolibéral des « Chicago boys », de nombreux accords parlementaires avec la droite, le maintien de toute une partie de l’héritage institutionnel autoritaire (Constitution, système électoral binominal, code du travail, loi d’amnistie) et la garantie d’une large impunité pour les responsables de violation des droits de l’homme (1).
Ce scrutin, le premier depuis la mort du général Pinochet en 2006, s’inscrit dans un champ politique dont la fluidité croissante, accentuée par le renouveau des luttes sociales, s’est accélérée au cours des derniers mois. La crise des partis gouvernementaux s’est concrétisée dès le premier tour, notamment avec la candidature dissidente de M. Marco Enríquez Ominami (MEO) (2), lui-même issu de la Concertation. Son discours critique, alternant quelques mesures progressistes et un programme économique libéral sur le fond, a déstabilisé les forces politiques traditionnelles. M. Ominami a su attirer les votes d’une partie de la jeunesse scolarisée, des classes moyennes urbaines et a capté pas moins de 20 % des voix au premier tour, pour finalement — peu avant le second tour — appuyer publiquement M. Frei.
Marginalisé dans le flot d’un immense show politique télévisé, le Parti communiste et ses alliés — au sein de « Juntos Podemos » (ensemble nous pouvons) — ont tenté de défendre la candidature de M. Jorge Arrate (lui aussi issu du PS et ex-ministre), avec un programme proposant des réformes sociales, un retour des services publics, un changement de la Constitution et une alliance « instrumentale » au niveau des élections législatives avec la Concertation, destinée à rompre « l’exclusion institutionnelle » de la gauche extraparlementaire (3).
Au sein de la gauche de la gauche, la fragmentation continue de dominer, mais nombreux sont les militants, tel le Mouvement des peuples et des travailleurs (MPT) — qui regroupe plusieurs petites organisations anticapitalistes —, qui ont fait campagne pour « annuler le vote », dénonçant l’absence de candidats « indépendants du système » et donc d’alternative. Malgré tout, une partie importante du mouvement syndical, dont la Centrale unitaire des travailleurs (CUT), se sont ralliés à la candidature centriste face à une droite considérée comme « dangereuse » pour les droits de salariés.
Cependant, la campagne de M. Frei n’a pas proposé de perspectives réelles face à l’immensité des inégalités sociales pour lesquelles le Chili est l’un des champions de l’Amérique latine… A la différence d’une droite qui a modernisé son image à grand renfort de communication, M. Frei rappelait trop la continuité d’un gouvernement marqué, pendant son mandat, par de nouvelles privatisations, la fermeture de la plupart des médias indépendants ou encore le refus de voir M. Pinochet être extradé en Espagne par le juge Garzón.
Quant aux jeunes, ils sont plus de deux millions à n’être pas inscrits sur les registres électoraux, ne se reconnaissant pas dans une représentation nationale qu’ils estiment éloignée de leurs préoccupations quotidiennes (4). Ce ras-le-bol est aussi celui de certains intellectuels de renoms, tel l’historien Sergio Grez, qui affirmait : « Quel que soit le résultat de l’élection présidentielle, les habitants de ce pays continueront à souffrir du modèle néolibéral que les deux aspirants à la Présidence de la République — avec des nuances — prétendent consolider. »
Dans ce pays qui a connu au cours des trente dernières années une véritable « révolution capitaliste », pour reprendre l’expression du sociologue Tomás Moulian, la citoyenneté fait en effet souvent place à une forte dépolitisation. Le constat du journaliste Mauricio Becerra est amer : « La fin du scénario était évidente : à donner tant de pouvoir au grand capital, c’est le patronat qui a fini par prendre le contrôle de l’Etat (…). Très peu d’entreprises publiques sont encore à privatiser. La subjectivité individualiste néolibérale façonne les prototypes identitaires. La concentration de toutes les craintes sur les délits contre la propriété, plutôt que face à l’insécurité sociale ou au manque de participation, est installée dans l’imaginaire collectif (5). »
Parfois surnommé le « Berlusconi Chilien », M. Piñera est l’un des hommes les plus riches du pays avec une fortune évaluée à 840 millions d’euros (sept cent unième fortune du monde au classement Forbes 2009). Il s’est enrichi durant la dictature — en partie de manière frauduleuse, selon les révélations des journaux La Nación et El Siglo — et contrôle une des principales chaînes de télévision — Chilevisión —, la compagnie d’aviation Lan Chile et un important club de football (Colo Colo).
Les investisseurs ne s’y sont pas trompés : le lendemain de l’élection, les actions en Bourse de ses entreprises ont connu une hausse de 13,8 %... Il bénéficie en outre de l’appui direct des grands moyens de communication, ce qui lui a permis de mener une campagne médiatique offensive et de se départir de l’ombre de la dictature qui continue de planer sur l’ensemble de la droite chilienne. M. Piñera, qui rappelle à l’envie qu’il a voté « non » au référendum de 1989 contre le général Pinochet, n’a toutefois pas hésité à affirmer qu’il compterait sur la collaboration d’anciens membres du régime militaire si leurs qualités pouvaient servir le pays. Les parlementaires ultraconservateurs de l’UDI attendent aussi leur dû du nouvel exécutif : alors que la droite contrôle la moitié des deux chambres, l’UDI possède à elle seule quarante députés (un tiers des sièges) et huit sénateurs (à égalité avec RN).
Sur cette base, ce sont sûrement quatre années difficiles qui attendent les familles de détenus disparus de la dictature, le peuple Mapuche mobilisé dans le sud du pays, les citoyens qui réclament une assemblée constituante et, plus largement, le mouvement social et syndical, véritables bêtes noires de M. Piñera. Mais ce tournant politique va aussi peser sur le plan régional. C’est derrière les Etats-Unis, aux côtés du Pérou, de la Colombie (le président Alvaro Uribe est l’un des exemples à suivre, selon M. Piñera) et face à l’axe « bolivarien » (Venezuela, Equateur, Bolivie, Cuba) que se situera le Chili, à partir de mars prochain, sur le plan géopolitique. Cette arrivée d’une droite décomplexée à la Moneda, le palais présidentiel qui vit la mort du président Allende le 11 septembre 1973, aura donc un impact bien au-delà de la Cordillère des Andes au moment où les peuples de l’Amérique latine tentent d’affirmer leur indépendance face aux géants du Nord.
Franck Gaudichaud
* Maître de conférences en civilisation hispano-américaine à l’université Grenoble 3. A dirigé : Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine, Textuel, 2008.
(1) Felipe Portales, Chile, una democracia tutelada, Editorial Sudamericana, Santiago, 2000.
(2) M. Enríquez Ominami est le fils du révolutionnaire Miguel Enríquez, assassiné par les militaires en 1974.
(3) Le PC et sa coalition Juntos Podemos — 6,2 % des voix au premier tour et trois députés — ont appelé à voter pour M. Frei en échange de « douze points de compromis » du candidat concertationniste. Le PC laisse désormais entrevoir une alliance de plus long terme avec le PS et certains secteurs progressistes de la Concertation au Parlement.
(4) Au total, ce sont toujours moins de citoyens qui participent aux élections depuis 1988 ; 31 % des Chiliens en âge de voter, soit 3,8 millions de personnes, ne sont même pas inscrits sur les registres électoraux (au Chili, le vote est obligatoire).

lundi 18 janvier 2010

Le Chili vire à droite avec l'élection de Sebastian Piñera

Le dernier président de droite avait été Jorge Alessandri (1958-1964). A nouveau candidat en 1970, il avait été battu par le socialiste Salvador Allende, renversé par le coup d'Etat du général Augusto Pinochet en 1973.

A la tête de la "Coalition pour le changement", regroupant le parti Rénovation nationale et l'Union démocratique indépendante, une formation conservatrice qui a soutenu le régime militaire, M. Piñera succédera le 11 mars, pour un mandat de quatre ans, à la présidente socialiste Michelle Bachelet, qui l'avait battu en 2006 au second tour.

"Viennent des temps meilleurs pour le Chili", a lancé, avec un sourire éclatant, le président élu à des milliers de partisans qui ont fêté leur victoire, dimanche soir, brandissant des drapeaux frappés d'une étoile, symbole de campagne de M. Piñera, dans plusieurs villes du Chili, notamment à Santiago, la capitale et dans le nord et le sud du pays, où le candidat de droite l'a largement emporté.

"J'ai voté pour Piñera pour voir s'il ferait mieux que les autres", expliquait dans la foule, à Santiago, une jeune institutrice : "S'il échoue, dans quatre ans Michelle Bachelet reviendra !" La présidente termine son mandat avec près de 80 % de popularité, mais la Constitution ne l'autorisait pas à briguer un second mandat consécutif.

"CONVOQUER UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE CHILIENS"

Reconnaissant "ce qu'avait fait la Concertation ces dernières années", M. Piñera a promis "un gouvernement d'unité nationale pour faire tomber les murs qui divisent le Chili". "Je vais gouverner pour tous les Chiliens, avec une attention particulière pour la classe moyenne et les plus défavorisés", a-t-il affirmé, promettant l'élargissement des programmes sociaux et la création d'un million d'emplois. Il a également insisté sur la lutte contre la délinquance et les trafiquants de drogue.

M. Frei a reconnu sa défaite avant la fin du décompte des suffrages et félicité son rival. En présence des anciens présidents Patricio Aylwin, démocrate-chrétien, et Ricardo Lagos, socialiste, il a lancé un appel à "l'unité" de la Concertation. Quelques heures plus tard, les deux rivaux sont apparus, flanqués de leur famille respective, faisant l'éloge de "la solidité de la démocratie chilienne".

M. Piñera a vanté l'alternance et dénoncé une Concertation "usée, épuisée". Il s'est affiché comme le représentant d'une droite modérée, se démarquant des conservateurs traditionnels. Il avait appelé à voter "non" au référendum de 1988, par lequel le général Pinochet avait tenté de se maintenir au pouvoir. Il a dénoncé les violations des droits de l'homme.

Toutefois, pendant la campagne, M. Piñera n'a pas exclu de faire entrer dans son gouvernement des fonctionnaires ayant travaillé pour la dictature militaire. "Le fait d'avoir travaillé pour un gouvernement sans avoir commis de crimes, ni de violations des droits de l'homme, n'est aucunement un péché", a-t-il dit. "Mais je veux avant tout convoquer une nouvelle génération de Chiliens", a-t-il ajouté.

Le modèle économique libéral n'a pas été remis en cause par aucun des deux candidats. M. Piñera a précisé que ses priorités seraient de "privilégier une économie de marché avec une certaine initiative privée, l'ouverture et l'intégration".

"Le discours de Piñera a consisté à convaincre qu'il pourrait faire plus efficacement quelque chose de relativement semblable à ce que faisait la Concertation", souligne l'analyste Jorge Navarrete. "La droite s'est légitimité démocratiquement, elle a retrouvé ses racines républicaines", juge le politologue Oscar Godoy qui décrit M. Piñera comme "plus libéral que conservateur".

RUPTURE AVEC LE BIPARTISME TRADITIONNEL

C'était la première élection présidentielle depuis la mort du général Pinochet en 2006. Les violations des droits de l'homme de son régime – 3 200 morts ou disparus– ont été invoquées par la coalition de centre-gauche. "C'est la fin de la supériorité morale de la Concertation, estime l'avocat Gabriel Villarroel. Jusqu'à présent, il suffisait qu'elle fasse appel à l'axe démocratie-dictature pour présenter ses adversaires comme moralement indignes de gouverner."

En dépit du soutien de la présidente Bachelet et de constitution d'une nouvelle équipe de campagne, plus jeune et dynamique, entre les deux tours, la défaite de M. Frei marque la fin de la transition démocratique, avec quatre gouvernements successifs de la Concertation, formée par la démocratie chrétienne, le Parti socialiste, le Parti radical social-démocrate (PRSD) et le Parti pour la démocratie (PPD, socialiste).

Cette élection présidentielle a rompu avec le bipartisme traditionnel. La principale surprise a été constitué par les 20 % de suffrages obtenus, au premier tour, le 13 décembre 2009, par le jeune dissident socialiste Marco Enriquez-Ominami. Après avoir durement critiqué la Concertation, le candidat rebelle avait annoncé, à la veille du second tour, qu'il voterait pour M. Frei, sans pour autant donner de consigne de vote à ses électeurs.

Certains analystes expliquent la défaite de M. Frei par son manque de charisme. La plupart soulignent les divisions et l'absence de relève générationnelle. Il n'y a pas eu de primaires pour choisir le candidat. "La Concertation n'a pas fait de propositions substantielles pour régler les grands problèmes, la précarité du travail, les bas salaires, les inégalités, la mauvaise qualité de l'éducation publique", souligne l'analyste Carlos Huneeus.

Christine Legrand

dimanche 17 janvier 2010

La droite de retour au pouvoir au Chili

Après vingt ans de domination du centre gauche au Chili, la droite effectue son retour. D'après les premières estimations, confirmées par le ministère de l'Intérieur, Sebastian Piñera serait le nouveau président du pays. Il aurait obtenu 51,87% des voix, face à son adversaire de centre gauche Eduardo Frei (48,23%).
Le milliardaire Sebastian Piñera, qui était arrivé en tête du premier tour, a souvent été comparé, durant la campagne, à Slivio Berlusconi. Chef d'entreprise, il est classé 701e fortune mondiale par le magazine Forbes.

jeudi 14 janvier 2010

Chili / élection: Enriquez soutient Frei

"Face à la conjoncture historique, face à la possibilité que la droite empêche la marche du Chili vers l'avenir, il est de ma responsabilité de contribuer comme je peux à ce que cela n'arrive pas", a-t-il dans une déclaration publique. "En conséquence, je déclare officiellement ma décision de soutenir le candidat de ce peuple", en allusion à M. Frei, a ajouté Marco Enriquez Ominami.
Ce dernier, arrivé troisième au premier tour avec 20% des voix, n'avait alors pas donné de consignes de vote, jugeant M. Frei, 67 ans, et le candidat de droite Sebastian Pinera, 60 ans et favori dans les sondages, "trop semblables" et porteurs de projets "appartenant au passé".
L'avance du milliardaire Piñera s'est réduite de façon substantielle à quatre jours du scrutin, avec 50,9% contre 49,1% à son adversaire Eduardo Frei, selon une projection de l'institut de sondage Mori publiée avant l'annonce de M. Enriquez Ominami.

mercredi 13 janvier 2010

RETOUR AU CHILI DES RESTES D'INDIGÈNES EXHIBÉS DANS DES « ZOOS » EN EUROPE





La présidente Michelle Bachelet a fait son "mea culpa" au nom du gouvernement chilien au cours d'une brève cérémonie à l'aéroport de Santiago, après l'arrivée en provenance de Suisse des squelettes des indigènes, quatre adultes et un enfant de 4-5 ans, retrouvés il y a moins d'un an dans une université de Zurich.

"En les recevant aujourd'hui (mardi 12 janvier 2010), le gouvernement du Chili a voulu faire publiquement son +mea culpa+ au nom de la nation, pour la complicité des autorités de l'époque avec ces expéditions inhumaines", a-t-elle déclaré.


"Ce n'est pas seulement une attitude raciste envers nos peuples autochtones, mais c'est une atteinte à la dignité humaine, une atrocité qui nous espérons ne se reproduira plus jamais dans notre histoire", a déclaré le chef d'Etat chilien.


Les Amérindiens seront inhumés mercredi sur une île du Détroit de Magellan, à plus de 3.000 km au sud de la capitale, au cours d'une cérémonie silencieuse selon les rites kawesqar, une ethnie, actuellement en voie de disparition, qui peuplait une partie de la Patagonie.


Les squelettes ont été retrouvés par des chercheurs en février 2008 dans le département d'anatomie de l'université de Zurich, après une enquête de plus de huit ans menée par l'historien Cristian Baez et le cinéaste Hans Mulchi, qui préparent un documentaire sur le sujet, a expliqué M. Baez à l'AFP.


Quatre corps complets et un crâne sont arrivés "en parfait état au Chili, après un long voyage", a déclaré l'historien.


En 1881, onze indigènes avaient été envoyés en Europe avec l'accord du gouvernement chilien après avoir été enlevés en Patagonie.


Ils avaient été victimes d'une traque de près de trois mois menée par des Allemands qui les exhibaient ensuite en Europe à des fins lucratives.


Le public payait pour voir ces "être étranges ou anthropophages du bout du monde", ainsi qu'on les présentait, a expliqué à l'AFP Nelson Aguilera, un anthropologue directeur régional de la Corporation nationale du Développement indigène (Conadi).


"Ils étaient exhibés dans des lieux qui étaient censés reproduire les conditions de vie de ces indigènes. Ils étaient mélangés à d'autres espèces, dans des conditions indignes", a-t-il ajouté.


Cinq Amérindiens sont décédés moins d'un an après leur arrivée en Europe, victimes de maladies, de tuberculose ou encore de syphilis laissant soupçonner qu'ils ont été victimes d'agressions sexuelles.


"L'abus sexuel est une hypothèse, il n'y a pas de preuves concrètes mais il y a des soupçons", a ajouté M. Aguilera.


Six autres indigènes malades ont été renvoyés au Chili. L'un d'entre eux est décédé pendant le voyage.


Les chercheurs ne sont pas certains à 100% de l'origine des Indiens. Pour M. Aguilera, ils sont des métis kawesqar et yaganes, une ethnie très proche physiquement des Kawesqar, mais culturellement différente. Pour M. Baez, ils sont tous kawesqar.


Les deux ethnies étaient installés le long des canaux gelés du Détroit de Magellan, dans l'extrême Sud du continent américain, vivant de leur pêche. Il resterait une centaine de descendants des Kawesqar au Chili.

mardi 12 janvier 2010

LE CHILI INAUGURE UN « MUSÉE DE LA MÉMOIRE» DES VICTIMES DE LA DICTATURE

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Photo José Manuel de la Maza
Le musée de 5.600 m2, que doit ouvrir dans la soirée la chef de l'Etat, rassemble des objets intimes, officiels, documents audio et vidéo d'époque, retraçant les violations des droits de l'Homme sous le régime d'Augusto Pinochet, qui fit près de 3.200 morts ou disparus. Quelque 28.000 cas de torture ont également été recensés.
Nombre des pièces ont été données par des particuliers, y compris par la présidente de 58 ans, qui avec sa mère fut emprisonnée et torturée en 1975 avant de partir en exil. Son père, un général proche du président socialiste Salvador Allende renversé en 1973 par le général Augusto Pinochet, mourut en prison.
Le musée est un projet cher à Mme Bachelet, qui s'apprête à quitter le pouvoir en mars, pour laisser vraisemblablement la présidence à la droite, pour la première fois depuis le retour de la démocratie en 1990.
Sebastian Piñera, issu de la droite modérée, est favori depuis des mois dans les sondages: les derniers le donnent gagnant du 2e tour, dimanche, avec 5 points d'avance sur Eduardo Frei, candidat de la coalition de centre-gauche.
A droite, certains ont critiqué une "mémoire sélective", puisque le musée ne couvre que la période allant du putsch de Pinochet, le 11 septembre 1973, à son départ du pouvoir le 11 mars 1990, sans faire référence au contexte amenant le coup d'Etat.
La presse suppute que la droite pourrait élargir la période couverte par le musée si elle revient au pouvoir.
"Tout musée peut être modifié, développé avec des éléments qui l'améliorent, mais pas dans son essence, dans son objectif", a mis en garde la présidente de la Commission présidentielle des droits de l'Homme Maria Luisa Sepulveda.

jeudi 7 janvier 2010

Chili - élections législatives : Pablo Neruda revient au Parlement

Il s’agit des camarades Guillermo Teillier (président du PCCh), Lautaro Carmona (secrétaire général) et Hugo Gutiérrez, un de ces tenaces avocats des Droits de l’Homme qui, avec d’autres camarades comme Eduardo Contreras, Fabiola Letelier ou Nelson Caucoto, ont réussi à rompre l’impunité des agents de la répression de la dictature militaire.
L’élection de trois députés communistes, grâce à l’accord électoral signé par le PCCh et la Concertation (1) afin de rompre la loi électorale imposée à l’époque par Pinochet pour exclure la gauche du Congrès National, possède un fond politique significatif et aussi, émouvant. Lors de la soirée électorale, quand a été confirmée la victoire de Teillier dans les quartiers populaires de San Miguel, Pedro Aguirre Cerda et Lo Espejo (dans la région métropolitaine de Santiago), les militants, sympathisants et dirigeants réunis au Comité Central ont entonné les couplets de L’Internationale.
Et il y avait de quoi, après la brutale répression fasciste qui a assassiné deux directions clandestines entières en 1976 et des centaines de militants, des années d’anti-communisme grossier, d’une Transition convenue par les forces réformatrices et la dictature sous les auspices de Washington. À partir du 11 mars prochain, trois communistes reviendront occuper un siège parmi les 120 de la Chambre des Députés, ce qui n’était pas arrivé depuis septembre 1973, quand le Parti en avait 26, en plus de 9 sénateurs (sur 50), dont des camarades comme Luis Corvalán, Volodia Teitelboim, Jorge Insunza ou Gladys Marín.
Ainsi, le candidat présidentiel de la gauche, le socialiste pro-Allende Jorge Arrate, a obtenu le meilleur score atteint par cette tendance depuis la fin de la dictature, 6,21 % des voix, un pourcentage considérable, mais aussi révélateur du long chemin qu’il reste à parcourir au Chili pour convertir de nouveau la gauche en alternative de pouvoir. En tout cas, l’appui obtenu par Arrate, qui se nourrit essentiellement de l’électorat communiste, sera décisif pour la prochaine bataille qu’affrontent les forces démocratiques au Chili : battre la droite au second tour de l’élection présidentielle, qui aura lieu le 17 janvier et verra s’affronter le conservateur Sebastián Piñera et le chrétien-démocrate Eduardo Frei, candidat de la Concertation.
Le processus de décomposition dont souffre la Concertation, confirmé par les 29 % obtenu par Frei le 13 décembre et les surprenants 20 % atteint par le rebelle Marco Enríquez-Ominami (ex-militant socialiste), ouvre, néanmoins, un processus politique intéressant. Le 19 décembre, le Comité Central du PCCh a approuvé d’appeler à voter pour Eduardo Frei au second tour après que celui-ci eût accepté les douze points de programme qui lui ont été présentés. Frei est conscient qu’il ne pourra gouverner à partir du 11 mars que s’il est capable de construire une nouvelle majorité politique, qui aille au-delà des frontières de la Concertation et incorpore certaines propositions de la gauche, essentiellement l’élaboration d’une nouvelle Constitution qui remplace celle qui a été héritée de la dictature.
Parce que ce ne sera pas une couleuvre facile à avaler pour beaucoup de gens de gauche que de voter pour ce candidat le 17 janvier. A l’hostilité de la Démocratie Chrétienne envers les gouvernements d’Evo Morales, et par dessus tout, d’Hugo Chávez, s’ajoute le bilan de son mandat présidentiel précédent (1994-2000), caractérisé par son adhésion sans critiques au modèle néo-libéral et son travail diplomatique intense pour obtenir le retour de Pinochet de Londres.
Néanmoins, une victoire de la droite (ce serait la première à l’élection présidentielle depuis 1958 et la seconde depuis 1932) signifierait un retour en arrière aux temps de la dictature, parce que les politiques économiques néo-libérales les plus orthodoxes seraient restaurées et en matière de politique internationale, le gouvernement de Piñera pourrait se convertir en un coup de poignard de l’impérialisme dans le cœur de l’Amérique Latine.
Le 11 mars prochain, le parti Communiste, la principale force de la gauche chilienne, reviendra au Parlement. Avec lui, les luttes et les exigences des travailleurs et du peuple retourneront au centre de la politique nationale. Hier avec Neruda, Volodia et Gladys, aujourd’hui avec Guillermo, Lautaro et Hugo. Mais auparavant, face au 17 janvier, il s’apprête à construire un programme politique qui permette l’union des forces démocratiques et empêche le retour à l’obscurantisme.
Le 18 juin 1947, le sénateur Pablo Neruda a pris la parole pour défendre la lutte du Parti Communiste aux côtés du peuple. C’était au cours des mois qui précédaient l’approbation de la loi qui décrétait l’illégalité du Parti et la persécution de ses militants, dont le poète, qui a dû s’exiler à cheval par les chemins abrupts de la Cordillère des Andes. Au Sénat, Pablo Neruda a proclamé : « Le Parti Communiste a surgi des entrailles du peuple et a été une force fondamentale pour le progrès social, la défense de la souveraineté de la patrie et l’éducation civique des masses populaires… Nous, communistes chiliens, continuerons avec plus de fermeté la lutte sur notre territoire pour une vie plus digne pour le peuple chilien et nous saluons la lutte de tous les peuples pour leur libération aux quatre coins du monde».
Le 11 mars, Pablo Neruda reviendrait au Parlement et, avec lui, Luis Emilio Recabarren, Elías Lafferte, Ricardo Fonseca, Galo González, Julieta Campusano, Eduardo Miño, Luis Alberto Corvalán, Víctor Jara, Enrique París, Víctor Díaz, Fernando Ortiz, José Manuel Parada, Daniel Menco, Ramona Parra, José Weibel, Volodia Teitelboim et des milliers et des milliers de communistes anonymes qui ont consacré et consacrent leurs vies à construire le socialisme au Chili.


Mario Amorós

Article original :
http://www.rebelion.org/noticia.php...
Traduction : Jean-Michel Hureau
(1) Coalition de socialistes et chrétiens-démocrates qui gouvernent le pays depuis 1990 Ndt : La Concertation regroupe la DC, le PS, le PPD et le PRSD

mercredi 6 janvier 2010

Au Chili, renfort à gauche pour Frei

Sebastian Piñera à gauche et Eduardo Frei
La gauche chilienne resserre les rangs en vue du second tour de la présidentielle du 17 janvier. Le candidat de la Concertation démocratique, le démocrate-chrétien Eduardo Frei, crédité seulement de 30 % [29,60% ndr] des suffrages à l’issue du premier tour, contre 40 % [44,05% ndr] au candidat de droite, Sebastian Piñera, a reçu le renfort de l’alliance « Juntos Podemos - Frente Amplio » regroupant une vingtaine d’organisations dont le Parti communiste chilien, les socialistes « allendistes » et la Gauche chrétienne.

Lundi, ils ont lancé officiellement la campagne de leur mouvement à Santiago  : « Plus de démocratie, non à la droite », selon le mot d’ordre lancé par le secrétaire général du PC chilien, Guillermo Tellier, et par Jorge Arrate, candidat de Podemos à la présidentielle (6,21 % des voix).

Si l’objectif est de faire barrage à la droite, un accord a été passé avec la Concertation sur douze points, notamment la nécessité d’une nouvelle Constitution, la non-privatisation de Codelco (mines de cuivre), une amélioration de l’enseignement public, du système de santé et des droits des travailleurs, la fin de la privatisation de l’eau, etc.

Un doute plane sur l’issue du scrutin, le caractère volatile de l’électorat du candidat « indépendant » Marco Enriquez Ominami (20 % le 13 décembre dernier), qui a fait feu de tout bois, aussi bien à gauche qu’à droite, peut nourrir les ambitions du milliardaire Piñera.
Bernard Duraud

Les mineurs de Chuquicamata reprennent le travail

Ils avaient jugé les précédentes offres insuffisantes, invoquant la dureté des conditions de travail, en plein désert à 2 800 mètres d'altitude, et le coût de la vie élevé dans cette région du pays. Le déclenchement de la grève avait dopé le cours mondial du cuivre, le Chili étant le premier producteur mondial de métal rouge.

Voter, même si ça fait mal

Antonio Zamorano Herrera, dit curé de Catapilco. Source Wikipédia.


Les élections du 13 décembre ont donné à l’entrepreneur Sebastián Piñera un avantage de 14 points sur Eduardo Frei, sénateur et ex-président : 44,05 % contre 29,60 %. Néanmoins, au fur et à mesure que se rapproche le second tour du 17 janvier, le panorama commence à changer. Sous l’apparence triomphaliste des sondages et des médias, apparaissent à nouveau –soutenant la Concertation – les réserves malvenues de volonté démocratique pour affronter le pouvoir oligarchique. Il s’agit de la dernière ligne de défense d’une coalition de gouvernement exténuée par ses inconséquences, ses querelles internes et la corruption de nombreux fonctionnaires et représentants. Néanmoins, faute d’une alternative populaire et démocratique, transformatrice de la société, qui, pour le moment, n’émerge pas, la Concertation des Partis pour la Démocratie représente le « moindre mal » capable de contenir la voracité d’une oligarchie arrogante et sans scrupules. Le Dieu Argent prétend administrer le pouvoir total au Chili, masquer sa dictature avec le vote obtenu au travers de la manipulation des consciences, comme l’avait rêvé le pinochetisme avec sa constitution de 1980, toujours en vigueur.

Un peu d’histoire

La tentation, pour les grands chefs d’entreprise, d’administrer la totalité du pouvoir politique, social et économique a déjà son histoire dans le Chili moderne. La première tentative –presque victorieuse- fut celle du millionnaire spéculateur de la Bourse et ex-ministre des Finances, Gustavo Ross Santa María, en 1938. Mais il a été battu de justesse par l’avocat et professeur radical Pedro Aguirre Cerda (2), candidat du Front Populaire (radicaux, socialistes et communistes) qui a obtenu 50,26 % contre 49,33 % pour Ross.

En 1952, un autre chef d’entreprise –fondateur d’une des plus grandes fortunes du pays-, Arturo Matte Larraín, a essayé aussi d’imposer sa richesse pour être élu président de la République. Il n’a pas eu de succès mais a obtenu 27,81 % des voix. Il a été battu de manière accablante par un ex-dictateur (1927-31), le général en retraite Carlos Ibáñez del Campo (46,8 %), qui a aussi battu le radical Pedro Enrique Alfonso (19,95 %) et le socialiste Salvador Allende Gossens (5,44 %), pour qui c’était la première tentative d’arriver à La Moneda(3).

En 1958, un entrepreneur –avec plus de quartiers de noblesse que Piñera- a été élu Président de la République. Jorge Alessandri Rodríguez, président de la Compagnie Manufacturière de Papiers y Cartons (CMPC) et de la puissante Confédération de la Production et du Commerce, indépendante et proche du Parti Libéral, fils de l’ex-président Arturo Alessandri Palma (1920-25 y 1932-38), a obtenu 31,2 % des voix. Il a battu de justesse le socialiste Salvador Allende (28,91 %), le chrétien-démocrate Eduardo Frei Montalva (20,75 %), le radical Luis Bossay Leiva (15,43 %) et le député indépendant Antonio Zamorano Herrera, ex-curé de Catapilco (3,36 %). En Congrès(4), le Parti Radical -le parti de la Franc-maçonnerie- a voté pour Alessandri, en tournant le dos au frère Salvador Allende, ex-ministre de Aguirre Cerda.

Le gouvernement des PDG

La recette de Jorge Alessandri a été de transposer au gouvernement les méthodes d’administration de l’entreprise privée pour « gérer » la crise que vivait le pays. C’est pour cela que son administration a été connue comme le « gouvernement des PDG ». Bien évidemment, la grande entreprise –nationale et internationale- a été la bénéficiaire des mesures de ce gouvernement. Bien que représentant de l’oligarchie, Alessandri avait un style de vie sobre et mesuré, bien différent de la conduite ostentatoire du candidat actuel de l’oligarchie. Alessandri vivait dans un appartement de la rue Phillips, en face de la Place d’Armes, et allait tous les jours à pied à La Moneda. Il passait ses fins de semaine à la campagne, près de Santiago, où il se rendait dans sa voiture particulière. À l’époque, l’ouragan financier du néolibéralisme militaro-industriel apporté par la dictature qui a intensifié l’inégalité et provoqué la dénationalisation de l’économie n’était pas encore arrivé au pays.

Dans la période post-dictature, un autre chef d’entreprise, Francisco Javier Errázuriz, a essayé d’acheter le fauteuil de O’Higgins(5). En 1989, il a obtenu un peu plus d’un million de voix (15,43 %), mais il a été battu par l’héritier de la dictature, l’ex-ministre des finances Hernán Büchi (29,40 %), et par le chrétien-démocrate Patricio Aylwin Azócar (55,17 %), dont la présidence a initié la ronde des gouvernements de la Concertation qui se prolonge jusqu’à aujourd’hui.

La Concertation en chiffres

Le successeur d’Aylwin, Eduardo Frei Ruiz-Tagle, n’a pas eu de problèmes. Il a été élu en 1993 à la majorité absolue : 57,98 % (4 000 040 497 voix). Mais une nouvelle fois un chef d’entreprise et candidat de l’UDI (6) a essayé de remporter la Présidence : Arturo Alessandri Besa (24,41 %), neveu de Jorge Alessandri, ex-consul de la dictature à Singapour. Au même moment, José Piñera Echenique, frère de Sebastián, ex-ministre de la dictature, a obtenu 6,18 %.

Ce Piñera a été le créateur des Administrations de Fonds de Pensions (AFP) qui ont offert au capital privé, national et étranger, les fonds de prévoyance des travailleurs chiliens. Une partie considérable de ces revenus, quelques 50 milliards de dollars, ont été investis par les AFP à l’étranger, surtout aux Etats-Unis. De plus, en tant que ministre des Mines, José Piñera a favorisé la Loi Minière qui a ouvert les portes aux investisseurs étrangers qui ne payent pratiquement pas d’impôts au pays. Rien qu’en 2006, les compagnies étrangères du cuivre ont gagné 20 milliards de dollars. Ces bénéfices sont colossaux si l’on considère qu’ils dépassent les investissements bruts dans les Mines du Chili pendant les 30 dernières années. Le cas le plus scandaleux est celui des bénéfices de la mine La Escondida, une entreprise australienne. Finalement, en tant que ministre du Travail de la dictature, José Piñera fut l’auteur du Plan du Travail, un ensemble de mesures qui ont balayé les droits et les conquêtes des travailleurs chiliens, en désarticulant l’organisation syndicale.

Mais la situation de la Concertation est devenue difficile à partir de Frei. Son successeur, Ricardo Lagos Escobar, ex-radical, militant à la fois du Parti Pour la Démocratie (PPD) et du Parti Socialiste, n’a pas atteint la majorité absolue en 1999. Il a obtenu seulement 47,96 % (3 383 339 voix). Le candidat de l’UDI, Joaquín Lavín le talonnait (47,51 % et 3 352 199 voix). La candidate communiste Gladys Marín a obtenu 3,19 % et l’humaniste Tomás Hirsch 0,51 %. Bien que la direction du PC ait appelé à voter blanc ou nul dans ce premier cas de ballottage, une grande partie de ses électeurs ont appuyé Lagos, qui a gagné de justesse (51,31 %) contre Lavín (48,69 %).

Les difficultés de la Concertation se sont répétées en 2005, affrontant une droite divisée. La socialiste Michelle Bachelet a obtenu 45,96 % contre 25,41 % pour Sebastián Piñera (Rénovation Nationale) et 23,23 % pour Joaquín Lavín (Union Démocrate Indépendante, UDI). La somme des voix des candidats de la droite était supérieure à celles de Bachelet (48,64 % contre 45,96 %). Mais, cette fois, le Parti Communiste, qui avait appuyé l’humaniste Tomás Hirsch (5,40 %), a appelé à voter pour Bachelet. Le PC lui a posé quelques « conditions », entres autres, la réforme de la Constitution et le changement du système bi-nominal, des questions sur la législation du Travail et la protection de l’Environnement, qui ont été acceptées immédiatement par la candidate et son équipe. De cette façon –bien que Hirsch ait appelé à voter nul- Michelle Bachelet a pu battre Piñera par 53,50 % contre 46,50 %.

Nous en venons ainsi à la difficile situation qu’affronte aujourd’hui la Concertation. Sans aucun doute, les 29,60 % qu’a obtenu Eduardo Frei le 13 décembre est le pire résultat d’un de ses candidats présidentiels. Il devra mettre les bouchées doubles au second tour contre un Piñera qui se présente avec 44,05 %. Néanmoins, on peut se demander si ce score est le maximum que puisse atteindre le candidat de la droite, ou s’il a des possibilités d’augmenter en ralliant des voix d’Enríquez-Ominami, duquel il n’a jamais été très distant. Même les analystes de la droite, après l’euphorie générale, ont averti que la force de Piñera pouvait être une illusion d’optique. En effet, son 44,05 % est inférieur au pourcentage obtenu par la droite en 1989, 1999 et 2005.

C’est ainsi qu’une partie considérable des voix de Marco Enríquez-Ominami (20,13 %), provient de la Concertation et de secteurs de gauche qui voteraient pour Frei devant le danger d’une victoire de la droite. Le déplacement des voix vers le candidat de la Concertation a commencé avec Juntos Podemos(7) (Parti Communiste, Gauche Chrétienne et Socialistes pro-Allende) qui, le 20 décembre, a officialisé son appui à Frei. Le candidat présidentiel de JP, le socialiste Jorge Arrate, a progressé de 60 000 voix et a obtenu 6,21 % (430 824 voix) qui vont donner plus de force à Frei.

L’érosion idéologique du Chili

Cependant, la menace que gagne la droite le 17 janvier reste à l’ordre du jour. Et pas seulement pour le poids de sa propagande qui inclut les médias les plus influents du pays. Ils se chargent de maintenir présente l’image du triomphe irréversible de Piñera. Ainsi, c’est un fait qu’il y a une perception d’épuisement de la Concertation et un désir de changement qui ne s’exprime pas avec la cohérence d’un programme. Pour le moment, il s’oriente à demander des « nouvelles têtes », une demande peu consistante dont aucun secteur politique ne s’occupe jusqu’à aujourd’hui.

Néanmoins, Piñera et la droite “bling-bling” l’ont capitalisée et demandent le « changement », surtout depuis l’éclipse d’Enríquez-Ominami. En toute rigueur, une éventuelle victoire de Piñera serait le produit d’un long processus d’érosion idéologique et politique, qui a préparé le terrain –après la terrible expérience de la dictature- pour que le pays assimile un gouvernement de droite. La responsabilité de ce processus, destiné à gommer la volonté démocratique du peuple, est due à l’effet sur la conscience et la culture chilienne de l’économie de marché introduite par la dictature et perfectionnée par la Concertation. Cette politique économique et culturelle suicidaire a réduit en poussière les ciments humanistes et solidaires de partis tels le Parti Socialiste et la Démocratie Chrétienne. À cela, il faut ajouter l’action déployée par la droite elle-même, qui s’oriente à faire croire qu’il n’existe plus d’idéologies et de tendances politiques et qu’il n’y a qu’un seul système économique, social et culturel possible : le système capitaliste. Cette ligne stratégique de la propagande de la droite, cultivée pas ses médias, par ses centres de recherche et ses universités, fut assimilée par la Concertation qui la fit sienne. La même chose est arrivée avec le mouvement « rebelle » d’Enríquez.Ominami qui a cru au mirage d’un pacte social qui serait au-dessus des contradictions de classe et des différences idéologiques, endormies mais plus profondes que jamais. Ce qu’a fait Enríquez-Ominami a été un pastiche où les riches et les pauvres, les exploiteurs et les exploités, les conservateurs, les libéraux et les socialistes, cohabitaient dans un même projet. La Gauche aussi, est en partie responsable de l’indigence idéologique, politique et culturelle où nous a entraînés la dictature, la Concertation et la droite. La mosaïque qui fragmente les forces populaires ne s’est pas seulement prolongée, mais aggravée. Ses secteurs les plus solides n’ont même pas été capables de faire des efforts sérieux en formation politique et en propagande anticapitaliste, prioritaires dans cette période. Un relent fascisant émane ainsi de l’opération politique et mercantile qui a tenté de laver le cerveau des chiliens. Son principal instrument est l’UDI, dont les 40 députés en font le principal parti du Chili. Son groupe parlementaire reflète un travail audacieux déployé auprès de la base sociale par l’extrême droite, héritière sans minauderies de la dictature militaire. Un exemple de ceci est que Piñera a obtenu 42,31 % des voix dans les dix villes qui ont le plus fort taux de chômage du pays et 51,02 % dans les dix communes qui ont le plus fort taux de pauvreté, dont les communes mapuches. (Étude statistique de El Mercurio, 15 décembre). Il est certain que sur le plan de l’économie, à moins de finir de privatiser ce qu’ont laissé la dictature et la Concertation, un gouvernement de Piñera ne serait pas bien différent d’un gouvernement de Frei.

Mais il y aurait des changements régressifs dans d’autres domaines. Par exemple, dans les Droits de l’Homme. Il prendrait des mesures comme une amnistie pour les militaires déjà condamnés ou interromprait les procès d’autres criminels et tortionnaires. Dans le domaine syndical, il imposerait la flexibilité du travail et d’autres mesures pour affaiblir le mouvement des travailleurs. La répression de la lutte sociale serait encore plus dure. Derrière une soi disant défense de la « sécurité des citoyens » se dresserait un État policier. Piñera se déclare admirateur du gouvernement colombien et de ses méthodes. Il a visité la Colombie en juin 2008 et il a parcouru ce pays dans l’avion présidentiel, accompagnant Alvaro Uribe et le ministre de la Défense d’alors, José Manuel Santos, actuel candidat présidentiel. En octobre dernier, Santos a envoyé au Chili trois membres de son équipe de campagne, Juan Carlos Echeverry, Tomás González et Santiago Rojas, pour étudier la campagne et le style de Piñera. “Les problèmes au Chili et en Colombie ne sont pas très différents. Les deux pays se préoccupent de la sécurité des citoyens et du coût social en matière de santé et d’éducation », a déclaré l’un des assesseurs de Santos. Le gouvernement d’Uribe a généré le problème le plus délicat qu’affronte aujourd’hui l’Amérique Latine puisqu’il a signé avec les Etats-Unis un accord qui renonce à la souveraineté colombienne et permet l’installation de sept bases militaires des États-Unis. Si Piñera est élu président, il alignera le Chili sur la Colombie et d’autres pays qui ont hissé le drapeau de la dignité latino-américaine. C’est une tendance dangereuse qui a pris force avec le Coup d’État au Honduras, et qui cherche à configurer un bloc contre le Venezuela, Cuba, la Bolivie, l’Équateur et le Nicaragua, les pays de l’Alliance Bolivarienne des Peuples de Notre Amérique (Alba). La dangereuse situation interne et régionale qui se créerait si la droite gagne les élections au Chili légitime la nécessité de barrer la route à cette manœuvre de l’oligarchie. La réalité indique qu’il n’y a pas d’autre voie que de voter pour Frei…

Et de se mettre au travail pour qu’il y ait une alternative de Gauche qui permette de se libérer du traquenard du « moindre mal ».
Manuel Cabieses Donoso
(Editorial de “Punto Final”, édition Nº 701, 24 décembre 2009)
www.puntofinal.cl www.pf-memoriahistorica.org



Traduction : Jean-Michel Hureau

(1) Le titre original est « Votar hasta que duela ». C’est une référence à une phrase célèbre du Père Hurtado : « Dar hasta que duela » c’est à dire « Donner jusqu’à ce que ça fasse mal ».
(2) Pour mémoire, c’est le Président qui a envoyé Pablo Neruda en France pour affréter le Winnipeg qui a amené au Chili plus de 5 000 réfugiés Républicains espagnols reclus dans des camps de concentration dans le sud de la France.
(3) Palais présidentiel.
(4) Assemblée législative et Sénat réunis.
(5) Le Libérateur, premier Chef d’État du Chili.
(6) Union Démocrate Indépendante (extrême droite).
(7) Ensemble, nous pouvons.

mardi 5 janvier 2010

Chili: la droite ulcérée par un spot sur la présidence qui "ne s'achète pas"

Parmi les spots de propagande télévisés des candidats, l'un réalisé par le camp d'Eduardo Frei, candidat du centre-gauche, se veut une parodie d'une publicité pour la carte bancaire MasterCard et raille les goûts de luxe imputés à Pinera. "Veste de soie italienne, 10.000 dollars, mocassins cuir au design exclusif, 3.500 dollars, boutons de manchettes 24 carats, 7.200 dollars..." énumère la vidéo, pour finir sur la présidence qui, elle, "n'a pas de prix", et conclut qu'"il y a certaines choses que l'argent ne peut pas acheter". "Pour tout le reste, il y a la carte Tatan", conclut le message, double référence à Pinera, qui fit fortune dans les années 80 dans la monétique, et dont le prénom, Sebastian, attire au Chili le diminutif "Tatan".
Le camp de Frei a répliqué à l'accusation de "guerre sale", en estimant que "c'est une drôle de conception de la démocratie, de considérer que mettre la vérité sur la table est une +guerre sale+. Ce qui est +sale+ en démocratie, c'est d'occulter les débats". Les derniers sondages donnent Pinera vainqueur du second tour, le 17 janvier, avec 46 à 48% des intentions de vote contre 40 à 43% à Frei. (SCM)

dimanche 3 janvier 2010

Naufrages, par Francisco COLOANE


Naufrages se veut un peu comme le testament de Coloane. Un testament de sa façon : qui fait parler haut l'aventure marine… et qui nous rappelle que l'aventure, justement, n'est jamais aussi belle que quand elle prend le risque de courir à l'abîme. « Après avoir passé près d'un siècle sur cette planète un écrivain ne peut plus décemment s'intéresser qu'à un seul thème : le départ — et même, disons-le bien crûment, le naufrage. »
La nef du capitaine Coloane vogue pourtant encore bon train, ainsi qu'on pourra s'en rendre compte à la suivre ici dans sa course. Le vieux marin, pour cette fois, évoque moins ses propres aventures que celles de tous ceux qui l'ont précédé ou accompagné en mer.
Encore enfant, c'est à la lecture d'un récit de naufrage qu'il découvre la beauté de ce qu'il appelle « le risque de vivre », et qu'il décide de ce que sera sa vie : il naviguera, et il écrira. Revenu de tout ou presque, il imagine ici ce que pourrait être « une anthologie des plus beaux naufrages »… ce qui pour lui revient à dresser « une sorte de catalogue d'événements extrêmes qui seraient comme la condensation même de l'existence ».
L'histoire marine du Grand Sud à elle seule lui fournit ample moisson de prodiges (le recueil classique de Vidal Gormaz a accompagné Coloane pendant toute sa vie, et il le cite d'abondance). C'est qu'il est peu de parages au monde où le risque de naviguer est si grand… et où l'homme se soit si constamment confronté au pire.
On l'aura compris, le personnage central de ces récits, c'est la Mer elle-même, dispensatrice de la vie et de la mort, inspiratrice de trop grands songes… et ordonnatrice distraite de ce que nous appelons le Destin. Elle avale et recrache, escamote des paquebots, jette un taureau vivant sur un rocher solitaire, livre les naufragés à la merci des Indiens sauvages (qui oublient parfois de les traiter avec cruauté)… On dit qu'on s'en remet à elle, mais a-t-on vraiment le choix ?
Mystère d'entre les mystères, elle est à l'image de cette entité obtuse que nous appelons Réalité… et qu'il nous arrive de diviniser pour ne pas avoir à admettre qu'elle n'est qu'une des figures de cet Absurde qui tout gouverne. Un homme qui sent la mort approcher convoque ainsi, une dernière fois, les fantômes de ceux qui, avant lui, s'affrontèrent à la plus grande aventure, à la plus grande énigme (Melville est du nombre).
Il dresse la carte d'un long rêve toujours prêt à virer au cauchemar, en interrogeant les Instructions Nautiques qui tout au long de sa vie furent sa bible et sa boussole — et règle au passage sa dette envers les livres qui ont accompagné sa route.
Comme toujours chez lui, tradition orale et littérature se bousculent d'une histoire à l'autre. Le charpentier du bord, ainsi qu'à son habitude, n'a pas trop pris la peine de raboter son récit. Il n'a jamais su faire un livre bien élevé, bien léché. Mais celui qui sait lire et écouter entend à travers la rumeur de ces pages une voix inoubliable : celle du dernier griot des mers du Sud… anxieux de sauver du naufrage un passé qui, demain, risque de terriblement nous manquer.

Du Chili ou de la bouillie ?

La Roja a repris l'entraînement au stade Juan Pinto Durán à Santiago du Chili. Photo MARCO MUGA

Oui mais voilà, comme nos petits Bleus, les Chiliens ont eu par le passé leur Coupe du monde à eux, en 1962, et l’affaire s’est plutôt bien goupillée: les partenaires de l’illustre (si, si) Leonel Ramirez se sont imposés à l’occasion de la petite finale de la compétition. Ça vous en bouche un coin ? Rassurez-vous, globalement, même nous n’avons rien à leur envier. Lors de ses cinq autres participations au Mondial, le Chili n’a pas dépassé le stade du premier tour. Pis, on ne l’a pas vu en Coupe du monde depuis 1998. La honte…

L’ANECDOTE – Le premier rouge pour la Roja
Le foot a beau être un art séculaire, il y a encore une quarantaine d’années, c’était un foutu bordel sur le terrain. Avant 1970, les arbitres n’avaient aucun artifice pour se faire comprendre des bouchers du pré. Un comble qui a poussé l’Anglais Ken Aston, sifflet de son état, à révolutionner la balle au pied, en soumettant à la Fifa, déjà très en avance sur son temps, l’idée des cartons de couleurs à la veille du premier Mondial mexicain. Autant dire que les hommes en noir qui bénéficieront de la vidéo ne sont pas encore nés… And so what ? Quatre ans plus tard, le 14 juin 1974 à Berlin, le Chilien Carlos Caszely passait à la postérité en devenant le premier expulsé de l’histoire de la Coupe du monde. Le Turc Dogan Babacan voyait rouge à la 67e minute, et la Roja s’inclinait devant la RFA (1-0). Depuis, Desailly, Blanc, Henry et Zizou ont aussi expérimenté la chose. Tout ça pour se faire remarquer.

LE COACH – Marcelo Bielsa, un ouf dans sa tête
Marcelo Bielsa, c’est le mec qui a réussi à planter l’une des plus belles Albiceleste de tous les temps dès le premier tour du Mondial 2002. Un exploit qu’il est parvenu à nuancer deux ans plus tard, en offrant à l’Argentine un titre olympique dont tout le monde se fout. En gros, pas de quoi se taper le cul sur la banquise à en faire des étincelles. Et pourtant, le type est aujourd’hui considéré comme le meilleur entraîneur de l’histoire du foot chilien. Surnommé "el loco" (le fou) pour sa passion débordante et son obsession quasi maladive de la tactique, il a su redonner des couleurs à une Roja franchement délavée depuis l’avènement du nouveau millénaire. A base de popopopop - comprenez un ersatz de foot total qui défouraille grave – et avec des p’tits jeunes qui n’en veulent et courent partout. Bref, une équipe super relou à jouer.

LE JOUEUR – Humberto Suazo, dit "la sucette"
Il ne fume pas (sinon il ne cavalerait pas comme ça), il ne boit pas (enfin pas autant que Sidney Govou), mais alors qu’est-ce qu’il peut sucer ! En particulier si son sobriquet – "Chupete", soit "la sucette" – est lié à son rendement devant le but adverse. Avec son crâne en peau de fesse, son modeste mètre 71 et sa drôle de manière de se boucher les oreilles quand il marque, comme un autiste, Humberto Suazo ne paie pas de mine. Mais le gaillard peut se targuer d’avoir été élu meilleur réalisateur de la planète en 2006, du haut de ses 17 buts inscrits cette année-là en compétitions internationales. Aujourd’hui âgé de 28 ans, l’attaquant vedette du club mexicain de Monterrey n’a rien perdu de son efficacité. Avec 10 pions au compteur, "Chupete" a tout bonnement fini meilleur buteur des qualifications sud-américaines du Mondial 2010, devant le Brésilien Luis Fabiano.

L’AVIS DE L’EXPERT – Diego Panomiño *: "Le deuxième tour, c’est possible"
"Le Chili est en forme depuis quelques temps. On sent qu’il peut se passer quelque chose parce que l’équipe est unie et qu’il y règne une bonne ambiance. Marcelo Bielsa, qui est très populaire, y est pour beaucoup. Il a considérablement amélioré le niveau de la sélection et a suscité davantage d’engouement et de passion autour d’elle. Nous avons hérité d’un groupe difficile au Mondial, mais je pense que la qualification pour le deuxième tour est possible. Ça va sans doute se jouer avec la Suisse puisque l’Espagne devrait finir première du groupe sans problème. Et pour la suite, on verra bien…"

L’AVIS DE FOOTBALL-RAVAGEUR.FR – Du Chili à la bouillie en huitièmes
Ce n’est pas un hasard si le Chili a été après le Brésil le deuxième pays sud-américain à se qualifier pour la Coupe du monde 2010. Dotée du plus jeune effectif de ces éliminatoires, la Roja a alors séduit par sa vivacité, sa fougue et son irrésistible attirance pour le but. Reste à savoir si la qualité première de cette sélection – sa jeunesse – ne sera pas également son point faible en Afrique du Sud. Dans une poule qui réunit l’Espagne et le Honduras, le Chili devra sans doute batailler avec la Suisse pour obtenir le deuxième sésame menant aux huitièmes de finale. Pas forcément un cadeau puisque l’heureux élu y affrontera alors le premier rescapé du groupe de la mort: le Portugal, la Côte d’Ivoire ou, plus vraisemblablement, le Brésil…

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* Diego Panomiño est journaliste à la rédaction sport du quotidien La Tercera, l’un des journaux les plus diffusés au Chili, avec un tirage de 200.000 exemplaires par jour. Ses propos ont été recueillis par Julie Delmaison.

Écrit par Ronny Agacinski et Julie Delmaison