mercredi 18 septembre 2013

POURQUOI ONT-ILS TUÉ 
SALVADOR ALLENDE?


Angel ParraAUTEUR, COMPOSITEUR, INTERPRÈTE ET ÉCRIVAIN CHILIEN. 
ANGEL PARRA

Le projet qui importait le plus à Salvador Allende, c’était d’arriver à constituer un gouvernement socialiste à travers des élections démocratiques et libres avec comme objectif central de son programme la redistribution de la richesse : la nationalisation des matières premières, dont le cuivre ; la nationalisation des banques et la création de trois secteurs économiques du développement étatique, mixte et privé. Les compagnies nord-américaines, l’Anaconda Mining, entre autres, propriétaires des mines de cuivre, furent les premières touchées par cette nationalisation. Ce fut l’une des raisons pour lesquelles le gouvernement du président Richard Nixon avait décidé d’en finir avec le gouvernement de l’Unité populaire du président Allende.

Raquel GarridoRAQUEL GARRIDO, AVOCATE ET PORTE-PAROLE INTERNATIONALE DU PARTI DE GAUCHE.

L’Unité populaire portait l’idée d’émancipation sociale et politique du peuple chilien. Comme le disait la chanson du « pouvoir populaire », premier titre du « disque programme » du groupe Inti Illimani, Canto al Programa : « Porque esta vez no se trata de cambiar un Presidente, será el pueblo quién construya un Chile bien diferente. » Il fallait oser, non ? Allende disait : « Il ne s’agit pas de changer de président, ce sera le peuple qui construira un Chili bien différent. » Ce projet de transformation radicale par le « protagonisme » du peuple lui-même est un marqueur de l’allendisme, comme on le vit avec le soutien que donnait le gouvernement aux familles et aux travailleurs qui avaient pris des terres ou des usines, les « tomas ». Cependant, ce qui sans nul doute a heurté plus frontalement les intérêts des multinationales, ce fut la nationalisation du cuivre. En septembre 1970, au moment de l’élection de Salvador Allende, les mines de cuivre fournissent des bénéfices de 40 % à leurs propriétaires étrangers. Après mûre réflexion, Allende limite ces bénéfices à 10 %. La reprise en main des ressources naturelles a été la marque que le Chili devenait adulte et indépendant, qu’il « mettait les pantalons longs » : « Chile se pone los pantalones largos. »  

« LE CHILI SE MET EN PANTALONS LONGS MAINTENANT LE CUIVRE EST CHILIEN ! »

Le Coup d’État politique d’Augusto Pinochet fut suivi par celui, économique, de l’école de Chicago, qui fit du Chili le premier laboratoire du néolibéralisme. Quel bilan faites-vous de cette double dictature ?

Angel Parra. Le bilan du coup d’État du général Augusto Pinochet, avec l’aide des Américains, s’est avéré désastreux pour le peuple chilien. Tout le progrès social, fruit d’années de lutte des travailleurs, disparaît avec la privatisation de la Sécurité sociale, de l’éducation et des transports publics. Les dirigeants politiques et syndicaux assassinés, emprisonnés et exilés, le champ était libre pour que le Chili devienne la vitrine du modèle néolibéral des Chicago boys.

Bernardo Toro. Dans un premier temps, la gauche chilienne a cru que le coup d’État visait à instaurer un gouvernement de type fasciste, c’est-à-dire protectionniste, replié sur la bourgeoisie nationale et réactionnaire. C’est le contraire qui s’est produit : le gouvernement militaire a imposé à feu et à sang un modèle ultralibéral inédit, qui est resté hégémonique jusqu’à aujourd’hui. Si le régime qui l’a imposé était une dictature, le modèle lui-même ne l’est pas. Il est sans doute hégémonique, générateur d’injustices sociales et très insidieux au sens où il survit au régime qui l’a institué, mais il ne constitue pas une dictature, à moins de donner à ce terme un sens très large.

RAQUEL GARRIDO
Raquel Garrido. Cet aspect du coup d’État est souvent caché. La Concertación, coalition entre la social-démocratie et la démocratie chrétienne qui a gouverné après avoir négocié la sortie de la dictature avec Pinochet,
a épousé l’idée qu’Allende avait commis des erreurs économiques, pour mieux justifier le maintien de « l’ancien régime » économique, véritable laboratoire ultralibéral. On ne dit pas assez que l’Unité populaire a été la cible d’un coup d’État larvé dès le tout début. Les archives déclassifiées de la CIA montrent que l’agent en poste à Santiago avait reçu l’ordre prioritaire et urgent de monter une action militaire dans un contexte de déstabilisation économique et politique dès le 7 octobre 1970, autrement dit un mois après l’élection d’Allende. Au final, l’emprise tentaculaire du marché sur tous les aspects de la vie humaine, la santé, l’école, la retraite, l’eau, la mer… est le modèle économique qui échoue spectaculairement aujourd’hui dans le monde entier. Malheureusement, il perdure au Chili du fait d’un verrou constitutionnel hérité du pinochétisme, et il faut le dire parce que la Concertación s’en est accommodée.  

Une nouvelle dynamique sociale 
s’est ouverte au Chili comme dans 
le reste de l’Amérique latine. 
Quelles lignes de fracturation 
de l’ordre néolibéral engendre-t-elle et cherche-t-elle à approfondir ?

Angel Parra. Aujourd’hui, dans le Chili du XXIe siècle, le système néolibéral et la société de consommation font que le pays est dans les mains des multinationales. Électricité, eau potable, communications et santé sont du domaine de la libre concurrence, sans contrôle d’aucune autorité. Les abus et les exactions sont quotidiens. Un exemple : les fleuves du Chili n’appartiennent plus au pays mais aux différentes compagnies étrangères ! D’où, depuis deux ans, les mouvements sociaux avec leurs grèves et manifestations dans
la rue qui poursuivent trois objectifs : le retour à une éducation gratuite, laïque et obligatoire, le rétablissement de la Sécurité sociale et une réforme fiscale pour financer ces objectifs. Michelle Bachelet, candidate de la Nouvelle Majorité à la prochaine élection présidentielle du 17 novembre 2013, s’est engagée devant le peuple chilien à réaliser ces objectifs. Pour ce faire, elle a décidé de faire voter une nouvelle Constitution puisque l’actuelle toujours en vigueur est celle établie sur mesure par la dictature de Pinochet.

Raquel Garrido. Aucun changement n’est possible au Chili dans le cadre de la Constitution de 1980, toujours en vigueur. D’une part, le système électoral « binominal » garantit une répartition à « 50-50 » du Parlement à la Concertación et aux héritiers de Pinochet. D’autre part, la Constitution exige une majorité qualifiée des deux tiers pour changer les lois sur le cuivre, sur l’école… Cela explique que, lorsque Michelle Bachelet était présidente, elle n’a pas pu répondre positivement au déjà puissant mouvement lycéen et étudiant. Le manque de volonté pour sortir du joug de la Constitution de 1980 a produit un rejet si puissant qu’il a permis, en 2010, le retour au pouvoir de Sebastián Piñera, héritier direct du régime militaire. Heureusement, la revendication d’une assemblée constituante pour une nouvelle constitution a émergé lors de l’élection présidentielle de 2009, portée par le candidat Jorge Arrate, qui avait été jeune conseiller économique de Salvador Allende. Cette question, qui n’est évidemment pas qu’institutionnelle et formelle, cristallise les oppositions aujourd’hui, tout en étant un puissant facteur d’unité entre la jeunesse et les travailleurs, notamment les mineurs. Le mouvement de jeunesse, porteur du désir d’égalité et de dignité civique, devra lutter sans relâche. Il est l’avenir du Chili.

Bernardo Toro. Lors de son dernier discours, Allende s’est adressé aux hommes de demain : « D’autres hommes, a-t-il présagé, dépasseront ce moment gris et amer où la trahison prétend s’imposer. » À son sacrifice réel, répondait le sacrifice politique de toute une génération qui a dû se résigner à voir son projet politique partir en fumée le 11 septembre 1973. Allende n’a pas appelé le peuple à défendre son gouvernement, ce qui aurait été très coûteux en vies humaines, mais au contraire il lui a demandé d’être patient. D’autres hommes, plus tard, ouvriraient « las grandes alamedas  » «  les grandes avenues ». Ces hommes de demain, qu’Allende appelait de ses vœux, commencent désormais à montrer leur visage et à occuper l’espace public. Ce sont, bien sûr, les leaders du mouvement étudiant, porteurs de revendications proches de celles d’Allende, auquel ils font souvent référence. Au Chili, la courroie de transmission entre les générations a donc fonctionné, et le message d’Allende a été entendu.  

Au Chili, le fascisme a voulu extirper les racines du socialisme démocratique. Elles ont résisté avec ténacité. Quel avenir pour le projet d’émancipation qui le sous-tend ?

Raquel Garrido. Salvador Allende, dans l’allocution radiophonique qu’il a réussi à transmettre depuis La Moneda juste avant de se sacrifier, disait être confiant dans l’avenir. Il disait que les graines semées dans la conscience du peuple chilien ne pouvaient pas être extirpées par la force. Salvador Allende a semé des graines dans le monde entier. Son
influence posthume est très visible dans l’Amérique du Sud d’aujourd’hui, où ont été déclenchées des révolutions citoyennes fondées sur des assemblées constituantes. Lorsque Evo Morales raconte comment la Bolivie est passée d’une répartition des bénéfices de l’exploitation du gaz de 82 % pour les sociétés étrangères et 18 % pour la Bolivie, à l’exact contraire – 12 % pour les sociétés étrangères et 82 % pour la Bolivie –, c’est d’évidence la méthode allendiste qui est appliquée. Cette remise en cause des intérêts économiques de l’empire a d’ailleurs les mêmes conséquences. Les États-Unis ont tenté un coup d’État au Venezuela et en Équateur, et en ont réussi un au Paraguay. L’indépendance et la souveraineté populaire portées par des outils politiques nouveaux, débarrassés de la social-démocratie, tels sont les traits des processus politiques qui ont réussi de nos jours à « ouvrir les grandes avenues par où passe l’homme libre pour construire une société meilleure », comme le disait le président Allende et comme l’a rappelé si justement Bernardo Torro.  

Entretiens réalisés par Jérôme Skalski