mardi 8 octobre 2013

QUAND LES MILITAIRES JETAIENT LES CADAVRES À LA MER

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LES « VOLS DE LA MORT » ( VUELOS DE LA MUERTE ) SONT UNE PRATIQUE DE LA GUERRE SALE EN ARGENTINE, LORS DE LA DICTATURE MILITAIRE EN ARGENTINE (1976-1983). À L'AIDE DES VOLS DE LA MORT, DES MILLIERS DE DESAPARECIDOS FURENT JETÉS DANS L'OCÉAN ATLANTIQUE VIVANTS ET DROGUÉS, DEPUIS DES AVIONS MILITAIRES. LA MÊME TACTIQUE FUT UTILISÉE AU CHILI DE PINOCHET, EN PARTICULIER DANS LE CADRE DE L'OPÉRATION CALLE CONFERENCIA DE 1976 (DES HÉLICOPTÈRES PUMA ÉTAIENT UTILISÉS).
Les sbires de Pinochet prenaient soin d’éliminer les preuves de leurs crimes. En acceptant de raconter leurs missions macabres, douze mécaniciens de l’armée de l’air viennent de rompre un des secrets les mieux gardés de la dictature.
LA NACIÓN JORGE ESCALANTES 4 DÉCEMBRE 2003



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PHOTO  FRANCE 3 ALPES LE JUGE GUZMAN À GRENOBLE 
LE 16 OCTOBRE 2013 
La longue enquête menée pendant plus d'un an et demi par le juge Juan Guzmán et ses collaborateurs a permis de faire la lumière sur le sort des détenus disparus de la dictature dans la Région métropolitaine [région de la capitale Santiago]. Les détails font froid dans le dos. Entre 1974 (ou plutôt la fin de 1973, selon certains témoignages) et 1978, les pilotes et les mécaniciens des commandos de l'aviation légère de l'armée de terre ont effectué au moins 40 vols en hélicoptère Puma. Chaque fois, ils embarquaient de 8 à 15 sacs de jute, qui contenaient des cadavres de détenus, et les précipitaient dans l'océan. Entre 400 et 500 corps ont ainsi disparu.

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AFFICHE DU COURT-MÉTRAGE « VINO DEL MAR »
( ELLE EST VENU DE LA MER ) 2009 INSPIRÉ 
DE LA
 VIE DE MARTA UGARTE.
Le secret a été gardé pendant presque trente ans aussi bien par les pilotes que par les mécaniciens, qui ont tous nié, dans un premier temps, avoir participé à ces missions. Mais 12 mécaniciens ont fini par reconnaître les faits, rompant un pacte scellé par le sang. Chacun d'entre eux a réalisé au moins un voyage, si ce n'est deux ou trois, voire davantage. Le juge Guzmán et son équipe enquêtaient dans le cadre de l'affaire de la "calle Conferencia", qui concerne la disparition de dirigeants du Parti communiste [en mai 1976, à Santiago]. Grâce au travail de fourmi accompli par le juge Guzmán et son équipe à partir de ces témoignages, la vérité est enfin apparue. Et cette fois les choses sont racontées de l'intérieur, par les hommes qui étaient chargés d'exécuter ces missions. Le 14 novembre, le juge Guzmán a inculpé le colonel Díaz, chef des commandos de l'aviation légère de l'armée de terre entre janvier 1974 et décembre 1977, ainsi que quatre autres anciens pilotes des commandos, de complicité dans la mort de Marta Ugarte. 
«
NOUS NE SAVIONS PAS QUE LES CRIMES ÉTAIENT SYSTÉMATIQUES ET C'ÉTAIT UN PROGRAMME D’ÉTAT
  » 
Parmi tous les cadavres balancés depuis les hélicoptères, seul celui de cette dirigeante communiste était remonté des profondeurs de l'océan. Echoué en septembre 1976 sur la plage de La Ballena, près du petit port de Los Molles, dans la Vème région [région de Valparaíso], il représente la seule faille du système d'extermination et va permettre aujourd'hui de faire payer les auteurs de ces crimes. L'homme qui s'est rendu "coupable" d'avoir mal attaché le poids qui devait empêcher le cadavre de Marta Ugarte de remonter à la surface est connu des enquêteurs : il a lui-même avoué.

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COUPURE DE PRESSE DU JOURNAL « EL MERCURIO » DE SEPTEMBRE 1976. LE JOURNAL « EL MERCURIO » A PARTICIPÉ À PLUSIEURS OPÉRATIONS DE DÉSINFORMATION POUR JUSTIFIER LES CRIMES DE LA DICTATURE. POUR LE CAS DE MARTA UGARTE,  DANS LA RUBRIQUE ENCADRÉE, LE JOURNAL PRÉSENTE UN FAUX REPORTAGE, POUR FAIRE CROIRE À « UN FAIT DIVERS : CRIME DE RÔDEUR OU L’ŒUVRE D’UN MANIAQUE SEXUEL.  


Le juge Guzmán a également accusé d'enlèvement et
LE SOLDAT JUAN MOLINA,
À BORD DE SON HÉLICOPTÈRE
d'homicide, son cousin, Carlos López Tapia, aujourd'hui à la retraite, qui était, en 1976, responsable de la brigade de la DINA pour la Région métropolitaine et chef de la Villa Grimaldi, principal centre clandestin de détention et de torture du pays et le général Manuel Contreras [ancien chef de la Direction nationale du renseignement (DINA), la police politique de la dictature] ainsi qu'un de ses C'est de la Villa Grimaldi que sont sortis la plupart des corps qui ont été jetés à la mer. L'opération "Puerto Montt" (d'après le nom de code utilisé dans les fichiers de la DINA pour désigner ceux qui seraient exécutés et précipités dans l'océan) suivait toujours le même schéma. 


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LE SOLDAT JUAN MOLINA, MÉCANICIEN DES COMMANDOS DE L'AVIATION LÉGÈRE DE L'ARMÉE DE TERRE,   A ADMIS AVOIR  PARTICIPÉ AU LANCEMENT DES CORPS DE DÉTENUS À LA MER. PHOTO EL MUNDO 
Avant chaque vol, les mécaniciens recevaient l'ordre du chef des commandos, par l'intermédiaire du responsable de la flottille d'appareils, d'enlever les 18 ou 20 sièges du Puma désigné ainsi que le réservoir de carburant supplémentaire, ramenant ainsi l'autonomie de vol de l'hélicoptère à deux heures et demie. Tous les vols étaient enregistrés. Les hélicoptères décollaient toujours de l'aérodrome de Tobalaba, dans la municipalité de La Reina [banlieue est de Santiago], qui a servi de base aux commandos de l'aviation légère de l'armée de terre pendant toutes ces années. L'équipage était formé d'un pilote, d'un copilote et d'un mécanicien.

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« OÙ VONT-ILS LES DISPARUS ? » GRAFFITI À OAXACA DE JUÁREZ, OAXACA, MEXIQUE PHOTO CHEZ  FLICKR.

La méthode a été employée jusqu'en 1981-1982

La première étape était le camp militaire de Peldehue, près de Colina, où les hélicoptères étaient attendus habituellement par deux ou trois camionnettes, des Chevrolet C-10 presque invariablement de couleur blanche et dont l'arrière était recouvert d'une bâche. Deux ou trois agents en civil enlevaient cette bâche, qui cachait les cadavres entassés, et les chargeaient dans l'hélicoptère. Puis ils montaient à bord et le Puma redécollait, prenant en général la direction de la côte de la Vème région puis celle de la haute mer à la hauteur de Quintero, de San Antonio ou de Santo Domingo. Une fois leur mission accomplie, les hélicoptères retournaient à Peldehue ; les agents en civil quittaient l'appareil, montaient dans leurs véhicules et s'en allaient. La Nación préfère ne pas révéler l'identité des mécaniciens qui ont relaté ces sombres épisodes au juge. Le fils de l'un d'entre eux a été séquestré pendant quelques heures le 7 novembre, le jour même où le juge Guzmán mettait en examen cinq anciens pilotes dans l'affaire Marta Ugarte, ainsi que le général Contreras et López Tapia. Deux individus l'ont fait monter de force dans une voiture, l'ont attaché, lui ont mis une cagoule sur la tête et l'ont roué de coups en lui ordonnant de dire à son père de "fermer sa gueule". Puis ils l'ont abandonné dans une rue de Santiago.


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La méthode consistant à se débarrasser des corps dans l'océan a été employée de nouveau après 1978 et au moins jusqu'à la période 1981-1982, lorsque Pinochet et l'armée de terre se sont sentis menacés par la découverte, fin 1978, de 15 cadavres de paysans dans les fours à chaux de Lonquén. L'existence de cette deuxième phase, connue sous le nom d'"excavations" clandestines, a été reconnue par l'ancien chef du Centre national du renseignement (CNI), le général Odlanier Mena, et par certains de ses ex-agents. Ainsi, les corps, entre autres, de prisonniers de Chihuío, dans la Xème région [région de Los Lagos, capitale Puerto Montt], de fonctionnaires de La Moneda [présidence de la République, Santiago] enterrés à Peldehue et des 26 victimes de la "Caravane de la mort" enterrées clandestinement dans le désert d'Atacama, près de Calama, ont été exhumés, puis jetés à la mer.


LA NACIÓN | JORGE ESCALANTES