mardi 1 avril 2014

BRÉSIL : LE MEA CULPA D'« O GLOBO »

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JOURNAL « O GLOBO »
DU 1ER AVRIL 1964

Depuis les manifestations de juin 2013, un slogan est repris en chœur dans les rues du Brésil : « A verdade é dura/O Globo apoiou a ditadura»  [«La vérité est dure, O Globo a soutenu la dictature» ]. C'est bien une vérité, et une dure vérité.

Il y a déjà des années qu'en interne le grand groupe de médias Organizações Globo reconnaît qu'avec le recul de l'histoire ce soutien fut une « erreur» . Les gouvernements comme les institutions doivent répondre, d'une façon ou d'une autre, à la clameur populaire.

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UNE DU JOURNAL « O GLOBO » 
DU 1ER AVRIL 1964
C'est ce que nous faisons aujourd'hui, pour réaffirmer notre attachement inconditionnel et durable aux valeurs démocratiques, en reproduisant ici le texte intégral de ce mea culpa, désormais disponible aux côtés de l'ensemble de nos archives en ligne et du projet Memoria [qui reconstitue en ligne les quatre-vingt-huit ans d'existence du quotidien].

« Dès qu'un reportage ou un éditorial leur déplaît, il n'est pas rare que les lecteurs mécontents rappellent qu'O Globo a soutenu, par sa ligne éditoriale, le coup d'Etat militaire de 1964.

Cette réalité est un fardeau pour notre journal, mais rien ne permet de la démentir. Elle fait partie de l'Histoire. A l'époque, O Globo a effectivement approuvé l'intervention des militaires, à l'instar d'autres grands quotidiens du Brésil tels O Estado de São Paulo, A Folha de São Paulo, O Jornal do Brasil et O Correio da Manhã, pour n'en citer que quelques-uns. Une frange importante de la population brésilienne l'approuvait également et de façon expresse, en participant à des manifestations et à des défilés dans les rues de Rio, de São Paulo et d'autres grandes villes.


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LE 31 MARS 1964. L'ENTRÉE PRINCIPALE DU JOURNAL « O GLOBO »,  DANS LA RUE IRINEU-MARINHO, INTERDITE PAR DES FUSILIERS MARINS. PHOTO ARCHIVE AGÊNCIA  « O GLOBO »  

Dans ces moments, l'on justifiait l'intervention des militaires par la crainte d'un autre coup d'Etat, mené par le président en place João Goulart [le dernier président de gauche avant l'arrivée de Lula en 2002], surnommé Jango, avec le soutien marqué des syndicats – le chef de l'Etat était soupçonné de vouloir instaurer une « république syndicale»  –, mais aussi d'une partie des forces armées.

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CÂNDIDO DA COSTA ARAGÃO 
Le soir du 31 mars 1964, rappelons-le, la rédaction d'O Globo a été envahie par les fusiliers marins commandés par l'amiral Candido da Costa Aragão, issus du « dispositif militaire»  de Jango, comme on disait à l'époque. Le journal n'a pas paru le lendemain 1er avril. Il est en revanche sorti le lendemain, avec l'éditorial que l'amiral avait empêché de paraître, « La décision de la patrie » . Et avec un autre éditorial en une : « La démocratie renaît » .

Dans ce contexte, ce coup d'Etat qualifié de «révolution », terme longtemps repris par O Globo, était vu par le journal comme la seule solution permettant au Brésil de rester une démocratie. Les militaires promettaient une intervention brève et chirurgicale. Selon la justification fournie par les forces armées pour leur intervention, une fois dissipée la menace d'un coup d'Etat de gauche, le pouvoir reviendrait aux mains des civils. Si bien que dans un premier temps, comme promis, les élections présidentielles prévues pour 1966 ont été maintenues.

La suite de la « révolution »  est connue. Les élections n'ont pas eu lieu. Les militaires sont restés vingt et un ans au pouvoir, pour ne le quitter qu'en 1985, avec l'arrivée de José Sarney, vice-président du président Tancredo Neves, encore élu au suffrage indirect et décédé sans avoir été investi.

Alors que le coup d'Etat fêtait ses vingt ans, en 1984, Roberto Marinho [président du groupe Organizações Globo de 1925 à 2003] signait un éditorial qui paraissait en une du journal. C'est un document révélateur. Il mettait en avant les choix d'Ernesto Geisel [président de 1974 à 1979] qui en octobre 1978 avait aboli tous les actes institutionnels [nom donné aux décrets pris par la dictature], à commencer par l'AI n° 5 [de 1967, qui abrogeait une partie des dispositions constitutionnelles, suspendait certains droits et accordait de nouveaux pouvoirs présidentiels], rétabli l'habeas corpus [garantie de la liberté individuelle] et l'indépendance de la magistrature et révoqué le décret-loi 477 [de 1969], qui permettait au régime de cibler les milieux universitaires [par l'expulsion sommaire des professeurs et étudiants dissidents].

L'éditorial soulignait également les avancées économiques enregistrées durant ces vingt ans mais, en justifiant l'adhésion du journal aux militaires en 1964, Marinho réaffirmait sa conviction que l'intervention avait été indispensable pour maintenir la démocratie, puis pour contrer une guérilla urbaine. Il révélait aussi que si le soutien éditorial apporté par le journal au régime avait été durable, il n'avait pas été sans heurt : « Nous sommes restés fidèles à ses objectifs [ceux de la révolution], mais en nous opposant à plusieurs reprises à ceux qui se prétendaient les artisans du processus révolutionnaire et qui oubliaient que les événements avaient été déclenchés, pour reprendre les termes du maréchal Costa e Silva, 'par l'exigence implacable du peuple brésilien'. Sans le peuple, il n'y aurait pas eu de révolution, mais simplement un pronunciamiento, un coup d'Etat, et nous n'en aurions pas été solidaires.» 


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LE PRÉSIDENT JUSCELINO KUBITSCHEK LORS D'UNE CONFÉRENCE DE PRESSE, TENUE DANS LE PALAIS PRÉSIDENTIELLE POUR L'INAUGURATION DE LA NOUVELLE CAPITALE BRÉSILIENNE, BRASILIA LE 21 AVRIL 1960.

Ce n'étaient pas que des mots. A chaque virage institutionnel que vécut le pays tout au long de son mandat à la tête du journal, Roberto Marinho resta toujours du côté de la légalité. Il exigea de Getúlio [Vargas] une Assemblée constituante qui institutionnalisait la révolution de 1930, s'opposa à l'Estado Novo, apporta son soutien vigoureux à la Constitution de 1946 et défendit l'arrivée au pouvoir de Juscelino Kubitschek en 1955 quand des franges de la société et de l'armée la contestaient.

Sous la dictature de 1964, Roberto Marinho prit toujours fermement parti contre la persécution des journalistes de gauche : comme on le sait, il mit un point d'honneur à accueillir nombre d'entre eux dans la rédaction d'O Globo. De nombreux témoignages bien connus rapportent qu'il tenait également à accompagner les fonctionnaires d'O Globo convoqués pour un interrogatoire : il les accompagnait personnellement pour empêcher qu'ils disparaissent. Sommé à plusieurs reprises de fournir une liste des « communistes»  travaillant au journal, il s'y refusa farouchement.

Une phrase de Roberto Marinho au général Juracy Magalhães, ministre de la Justice [1965-1966] du président Castello Branco, est restée célèbre : «Occupez-vous de vos communistes, je m'occupe des miens. »  Durant les vingt années que dura la dictature, O Globo, dans les périodes de crise, sans pour autant retirer son soutien aux militaires, a toujours exigé d'eux le rétablissement le plus rapide de la normalité démocratique.

Les hommes et les institutions qui ont vécu 1964 appartiennent depuis longtemps à l'Histoire, et doivent être replacés dans leur contexte. O Globo ne doute absolument pas que le soutien au coup d'Etat apparaissait, à ceux qui dirigeaient le journal et qui ont vécu ces jours, comme la bonne attitude à adopter, pour le bien du Brésil.

Cependant, à la lumière de l'Histoire, il importe de reconnaître aujourd'hui explicitement que ce soutien fut une erreur, tout comme le furent par la suite d'autres décisions éditoriales découlant de cet égarement originel. La démocratie est une valeur absolue. Et quand elle est en danger, seule la démocratie peut sauver la démocratie. »