mercredi 2 décembre 2015

AU CHILI, SOLA MEURT SANS RETROUVER LA TRACE DE SON MARI

SOLA SIERRA. PHOTO PATRICIA ALFARO

Au Chili, Sola meurt sans retrouver la trace de son mari. Il avait été enlevé sous Pinochet. Elle cherchait ses restes. Santiago du Chili, de notre correspondant.
Par Olivier BRAS,  Libération.— 3 juillet 1999 

Sola Sierra ne saura jamais la vérité. Depuis près de vingt-cinq ans, elle recherchait les restes de son mari, militant communiste enlevé le 15 décembre 1976, pendant la dictature d'Augusto Pinochet. Agée de 63 ans, Sola Sierra est morte jeudi à Santiago d'un arrêt cardiaque alors qu'elle subissait une intervention médicale.

Elle présidait depuis plus de dix ans l'Association des familles de détenus disparus (AFDD). La photo de son époux épinglée sur la poitrine, elle n'avait jamais hésité à affronter les autorités chiliennes pour leur poser sans cesse cette même question: «Donde están?» (où sont-ils?). Constituée principalement de femmes ­ les victimes de la dictature sont surtout des hommes ­, l'AFDD rassemble depuis une vingtaine d'années des informations sur les disparus de la dictature, en multipliant les procédures devant la justice pour tenter de savoir où se trouvent leurs corps. Sola Sierra avait notamment témoigné en 1996 en Espagne devant le juge Manuel Garcia Castellon, premier magistrat espagnol chargé du dossier Augusto Pinochet, et plus récemment devant la Chambre des lords. Elle n'avait jamais accepté de faire le deuil de son époux, estimant que celui-ci devait pouvoir reposer dans une sépulture digne de ce nom. Soutenue par ses trois enfants, Sola Sierra a fait le siège des tribunaux chiliens pendant dix ans. Mais un magistrat a décidé en 1986, en appliquant la loi d'amnistie, de clore le dossier de Waldo Pizarro.

De nombreuses personnalités politiques ont immédiatement réagi à son décès, saluant l'honnêteté et la vaillance de cette militante. Souffrant de graves problèmes cervicaux, elle s'était tout de même rendue à Londres en novembre après l'arrestation de l'ancien dictateur. Un mouchoir blanc à la main, elle avait dansé toute seule une cueca sur Trafalgar Square. Une danse traditionnelle chilienne qu'elle avait pris l'habitude d'interpréter sans prendre de partenaire, à l'instar de ses nombreuses compañeras de l'AFDD. La résistance de ces femmes à l'oppression est toujours passée par la musique et par la danse, présentes à chacune de leurs réunions ou manifestations. Et beaucoup d'artistes ont rendu hommage à leur combat en les conviant sur scène, à l'instar du chanteur de U2, Bono, ou de Sting.

Ses camarades de lutte ont rappelé qu'une nouvelle fois une femme mourait au Chili sans savoir ce qu'était devenu l'un de ses proches. Plus d'un millier de personnes sont toujours officiellement portées disparues au Chili. 


Olivier BRAS