vendredi 26 juillet 2019

MORT DU CARDINAL ORTEGA, L’HOMME QUI DIALOGUAIT AVEC FIDEL CASTRO

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LE CARDINAL JAIME ORTEGA À LA HAVANE, LE 7 MAI 2016.
PHOTO ALEJANDRO ERNESTO/EPA/MAXPPP
Portrait Habile diplomate, l’ancien archevêque de La Havane, décédé vendredi 26 juillet à l’âge de 82 ans, fut l’artisan du rapprochement historique entre Cuba et les États-Unis et aida l’Église à reprendre sa place dans la société cubaine. Le cardinal, qui avait renoncé à sa charge en 2016, a accueilli sur l’île les trois derniers papes.
Sa vie aura été intimement liée au destin de son pays. Décédé vendredi 26 juillet à l’âge de 82 ans, trois ans après avoir renoncé à sa charge, l’ancien archevêque de La Havane, le cardinal Jaime Lucas Ortega y Alamino, fut l’artisan du rapprochement inattendu de Cuba avec les États-Unis. Tout comme de la renaissance de l’Église catholique cubaine, durement réprimée les premières années de la révolution, puis confinée dans ses églises jusqu’à la fin des années 1970, avant de devenir un interlocuteur incontournable de Fidel Castro.

Ses premiers pas dans le ministère correspondent aux années les plus dures d’une Église en butte à l’athéisme marxiste. Après la tentative de débarquement d’exilés cubains dans la baie des Cochons, en 1961, et alors que des milliers de prêtres et religieux fuient l’île, le père Ortega sera interné quelques mois en 1966 dans une de ces « unités militaires d’aide à la production » où sont envoyés alors les « parasites sociaux ».

Proche de Jean-Paul II

Pendant ces années difficiles pour l’Église de Cuba, il est curé de Jaguey Grande en 1967, puis de la cathédrale de Matanzas en 1969 et s’occupe de catéchèse et d’évangélisation, surtout auprès des jeunes.

Son ascension coïncide avec l’élection de Jean-Paul II qui comptera sur lui pour entraîner les évêques cubains (dont il sera président de 1988 à 1998 et de 2001 à 2007) dans une attitude plus active. Nommé évêque de Pinar del Rio fin 1978, il devient archevêque de La Havane trois ans plus tard, avant d’être créé cardinal en 1994 – le premier de l’île depuis 1963.

Grâce à son action notamment, l’Église regagne une plus grande liberté pour exprimer sa foi, développe l’évangélisation et n’hésite plus à prendre position sur la situation du pays. Lui-même crée de nouvelles paroisses, ainsi qu’un centre dédié à la formation des laïcs, fonde la Caritas locale, reconstruit plus de quarante églises et presbytères et n’a de cesse d’appeler au dialogue et à la réconciliation nationale.

Entre prudence et fermeté


C’est en 1998, après son intervention d’une demi-heure à la télévision d’État, la première d’un homme d’Église en 39 ans de régime communiste, une semaine avant le voyage historique du pape Jean-Paul II à Cuba – voyage qu’il prépare depuis 9 ans –, qu’il s’installe définitivement sur la scène nationale. Il recevra également sur l’île Benoît XVI en 2012 et François en 2015.

À partir de 2010, cet homme doté d’un réel savoir-faire politique, entre prudence et fermeté, mène un dialogue personnel inédit avec Raul Castro. Le pape François, qui a refusé sa démission pour raison d’âge en 2011, en fait son messager au cours des 18 mois de négociations secrètes menant à l’annonce inattendue d’un rapprochement entre Cuba et les États-Unis en décembre 2014, puis à la libération de prisonniers politiques et à la visite historique du président américain Barack Obama sur l’île en 2016.

« Alors que l’on commence à ressentir son absence physique, remontent, avec notre reconnaissance, les souvenirs de ses qualités personnelles et de son infatigable zèle pastoral », a salué son successeur à La Havane, Mgr Juan de la Caridad Garcia Rodriguez, en annonçant son décès.

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mardi 16 juillet 2019

CHILI. PIÑERA RESTE DE MARBRE FACE À LA GRÈVE DES ENSEIGNANTS


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DES MILLIERS D’ENSEIGNANTS DÉFILENT À SANTIAGO, 
LE 3 JUILLET, POUR UNE MEILLEURE ÉDUCATION PUBLIQUE
PHOTO ALBERTO PEÑA/EFE/SIPA


Les professeurs du secondaire entament leur septième semaine de grève. Outre la discrimination salariale au sein de leur corps, ils dénoncent la municipalisation de l’enseignement. 
Les enseignants chiliens ont de la suite dans les idées, et surtout une grosse dose de persévérance. Lundi, ils ont entamé leur septième semaine de grève, faute de réponses crédibles de la part du gouvernement ultralibéral de Sebastian Piñera, dont l’intransigeance n’est pas étrangère à la chute de sa cote de popularité. À l’appel du Collège des professeurs, le syndicat le plus important du pays, les grévistes avancent douze revendications, touchant à la fois aux questions salariales, statutaires, ainsi qu’à leurs conditions de travail. « Les enseignants au Chili sont très mal payés. C’est un secteur des plus productifs et pourtant ses acteurs sont historiquement précarisés », soutient Javiera Olivares, ancienne présidente du Collège des journalistes. La décision de l’exécutif de modifier les heures d’enseignement de l’éducation physique et de l’histoire dans le secondaire, abaissant sensiblement les heures de cours dans ces deux matières, a mis le feu aux poudres. « C’est d’autant moins compréhensible que le pays est confronté à un problème grandissant d’obésité dans la jeune génération. Quant à l’histoire, qui serait moins enseignée, c’est tout aussi dramatique au vu de l’importante dépolitisation de la société », poursuit Javiera Olivares.

« L’éducation nationale est devenue ségrégative »


Un autre axe revendicatif concerne l’absence de traitement égalitaire entre les professeurs. 94 % des éducatrices d’enfants du premier cycle ont un salaire inférieur car leur spécialisation n’est pas reconnue. Cette discrimination salariale frappe en premier lieu les femmes, qui occupent majoritairement ce type de postes. Outre les conditions de travail qui se sont terriblement dégradées, faute de financements adéquats, le corps enseignant plaide pour que la « dette historique » héritée de la dictature d’Augusto Pinochet soit enfin soldée. Le satrape, qui, après le coup d’État, a fait du Chili le laboratoire du néolibéralisme, est à l’origine de la municipalisation de l’enseignement. « L’État s’est ainsi vu privé de coordonner les activités éducatives et les matières à enseigner. Ce sont les maires qui décident des spécialisations retenues ou non, en fonction du montant des financements privés dont ils jouissent. L’État a ainsi perdu son droit de garant d’une éducation nationale. Dans les faits, celle-ci est devenue ségrégative », explique Javiera Oliveras. Les professeurs, qui dépendent des villes, ont ainsi vu leur carrière et leur salaire se rabougrir, faute d’un réajustement annuel, à la différence des autres fonctionnaires.

Il y a une semaine, la seconde rencontre entre la ministre de l’Éducation, Marcela Cubillos, et une délégation d’enseignants a tourné court, ces derniers estimant que l’exécutif ne répondait pas à leurs revendications, notamment en matière salariale. « Durant tout ce temps (le ministère) a cherché à minimiser notre mouvement, mais sans grand résultat », a estimé Mario Aguilar, le président du Collège des professeurs. De son côté, le ministère a conditionné un futur dialogue à la reprise des cours. La ministre, qui a superbement ignoré le mouvement de protestation durant plusieurs semaines, est même allée jusqu’à menacer de retirer des subventions à des établissements en grève. Cette intolérance n’est pas sans rappeler la posture du président et multimilliardaire Sebastian Piñera, qui a osé dire que les grévistes « causaient un grand tort à l’éducation publique ». « J’aimerais dire oui à tout ce qu’ils demandent, mais malheureusement on ne peut pas », a tranché le locataire du palais de la Moneda.

Le désengagement de l’État au profit des entreprises privées est au centre des révoltes lycéennes et estudiantines de cette dernière décennie. En 2011, le Chili a été paralysé par les étudiants qui refusaient que l’éducation soit un bien de consommation ultracher au point d’acculer 70 % des élèves à l’endettement. Encore aujourd’hui, la théorie du dictateur Pinochet fonctionne à bloc : les capitaux privés sont devenus les maîtres des centres d’éducation au nom de « la liberté d’enseigner ». C’est en filigrane ce que dénoncent les professeurs depuis sept semaines.


Cathy Dos Santos

dimanche 14 juillet 2019

LE RUSÉ RAPPORT BACHELET


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MICHELLE BACHELET, HAUT COMMISSAIRE DE L'ONU AUX
DROITS DE L’HOMME, FUSTIGE NICOLAS MADURO DANS
UN RAPPORT PRÉSENTÉ CE VENDREDI 5 JUILLET À GENÈVE.
PHOTO FAUSTO TORREALBA
Plus martelé qu’une télésérie turque, le Rapport Bachelet sur le Venezuela reprend de A à Z les affirmations du gouvernement étatsunien : les malheurs du peuple vénézuélien sont dus à un gouvernement qui viole les droits humains, le prive d’alimentation et de santé et le pousse à l’exil.
Venant d’une Haute Commissaire des Nations Unies, ex-présidente de la République du Chili, militante du Parti socialiste, ex-détenue politique et fille d’un général constitutionnaliste mort sous la torture, le Rapport Bachelet manque de contexte historique, utilise des informations biaisées fournies par les mêmes ONGS d’opposition qui alimentent Amnesty, et sert une politique qui cherche à étrangler le processus de changement social au Vénézuéla.

Ce n’est pas que dans ce pays, les droits humains ne sont pas violés. Les protagonistes de son histoire contemporaine se trouvent à la limite de leurs capacités de contrôler le tourbillon que vit le pays. Seul le dialogue -auquel le gouvernement appelle sans relâche- peut sauver le pays d’une guerre civile attisée par l’empire ou d’une agression de la Colombie où neuf bases militaires US sont prêtes à soutenir le fratricide. Le Rapport Bachelet fait omission flagrante des causes de la crise vénézuélienne. Il devient ainsi un outil de plus dans la campagne internationale destinée à faire tomber le gouvernement légitime du Vénézuéla. Une campagne de plusieurs années qui n’a pas atteint son objectif.

L’histoire ne connaît pas de « dictature » aussi particulière que celle du Vénézuéla. L’opposition compte plus d’une dizaine de partis légaux, possède de nombreux moyens de communication écrits et audiovisuels, contrôle l’Assemblée nationale, convoque des manifestations publiques quand elle en a envie, reçoit de nombreux financements étrangers et jouit du droit constitutionnel -qu’elle refuse d’exercer- de révoquer le mandat présidentiel au moyen d’un plébiscite. Les dirigeants les plus radicaux de l’opposition proclament par l’intermédiaire de la chaîne CNN et d’autres médias internationaux, la nécessité de faire tomber la « dictature » par n’importe quel moyen, y compris par une invasion des Marines US. De plus, l’opposition possède, depuis six mois, un président-fantoche reconnu par une cinquantaine de gouvernements bien qu’il ne commande même pas dans la rue où il habite.

Le gouvernement du président Maduro ne peut être accusé de rester impassible devant les atteintes aux droits humains que commettent les organes policiers. Près de 400 fonctionnaires des Forces d’Actions Spéciales (FAES) sont actuellement jugés pour ces délits. De même, le gouvernement a été le premier à réagir lors de la mort de l’ex-capitaine de corvette Rafael Acosta, le cas de torture le plus exploité ces derniers jours. Les auteurs de cet homicide ont été arrêtés : il s’agit d’un lieutenant et d’un sergent de la Garde nationale bolivarienne. Il n’y a pas de crime plus détestable que les sévices commis par des agents de l’État sur des hommes et des femmes sans défense. Nous les Chiliens le savons bien pour avoir souffert d’horribles tortures pendant la dictature. Aujourd’hui encore, des compatriotes sont victimes d’excès policiers rarement punis.

J’ai confiance dans le fait que le gouvernement bolivarien persistera dans ses efforts de contention des débordements répressifs des corps policiers. Le Rapport Bachelet est une manière trompeuse d’esquiver la responsabilité des Nations unies dans le drame que les États-Unis ont créé au Venezuela. Peu ou rien n’a fait l’Organisation mondiale pour empêcher l’objectif étatsunien de s’approprier à tout prix le pétrole et d’autres richesses du Venezuela. Face à sa décadence, l’empire donne des coups mortels pour assurer son accès à des sources d’énergie. L’Irak, la Syrie, la Libye, l’Afghanistan -et maintenant le blocus et les menaces de bombardement de l’Iran- constituent le moule de ce qui attend le Venezuela si son peuple et ses forces armées vacillent dans la défense de la patrie.

Le Rapport Bachelet fait table rase du dépouillement de milliards de dollars dont souffre le Venezuela à cause du blocus financier qui l’empêche d’acheter les aliments et les médicaments dont le peuple a besoin. Des millions de Vénézuéliens émigrent à la recherche de meilleures conditions de vie. Ils appartiennent à la vague migratoire qui secoue le monde suite aux attaques de l’empire envers la souveraineté des nations. En Amérique centrale, les migrants frappent aux portes hermétiques des États-Unis et poussent le gouvernement démocratique du Mexique à réprimer les paysans migrants du Honduras, du Nicaragua, du Salvador et du Guatemala. En Méditerranée, les tentatives désespérées des migrants africains pour traverser la mer vers l’Europe provoquent des milliers de morts parmi lesquels plus de 3 000 enfants.

Le Rapport Bachelet contribue au dessein impérial de faire se rendre par la faim une nation qui a choisi l’indépendance, comme l’avait tenté le président Salvador Allende au Chili. Ce n’est pas la première fois que Bachelet est impliquée dans des manœuvres troubles. Son second gouvernement avait promu en 2017 la création du Groupe de Lima pour seconder l’agression US contre le Vénézuéla. La même année, elle avait accepté l’Opération Ouragan, un montage des services de renseignement policiers pour accuser des responsables du peuple mapuche de «terroristes» et défendre ainsi les intérêts des entreprises forestières et électriques qui sont harcelées par l’indomptable résistance du peuple indigène.

Aujourd’hui, son pari est plus ambitieux. Mais, comme les antérieurs, ce mauvais coup se terminera par un échec.

vendredi 12 juillet 2019

DES RELENTS STALINIENS BIEN CONNUS

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PROPAGANDE DES OPPOSANTS
AU PRÉSIDENT MADURO
L’ex-présidente du Chili (Michelle Bachelet) n’avait jamais été mise en cause par les gauches et les progressismes hégémoniques à cause de ses politiques envers le peuple Mapuche ou à cause de son alignement avec les entrepreneurs néolibéraux. Sous ses deux mandats présidentiels, elle l’a été, oui, par des rapporteurs sur les droits des droits des indiens et par des instances de l’ONU suite à l’application de la loi antiterroriste lors du conflit entre l’État chilien et la nation Mapuche.
À présent, des torrents de critique contre Bachelet de la part «d’intellectuels» camarades de route du progressisme, parce que, dans sa qualité de Haute Commissionnée des Nations Unies pour les Droits de l’Homme, elle dénonce avec des données crédibles et confirmées depuis le Vénézuéla, la violence systématique du régime qui commet, en moyenne, 400 assassinats extrajudiciaires par mois par l’intermédiaire des forces de sécurité de l’État (et des groupes informels soutenus par elles). Elle dénonce des tortures, des détentions arbitraires, des violences sexuelles et l’utilisation excessive de la force létale contre des manifestants opposés au régime.

Une bonne partie des critiques de l’ancienne présidente chilienne – pour laquelle je ne ressens la moindre sympathie politique – se sont tus quand les peuples étaient réprimés, mais maintenant ils courent, pressés, pour défendre un État et ses appareils répressifs. Ils le font pour des raisons géopolitiques, car dans leurs calculs mesquins, le Vénézuéla joue un rôle dans la lutte contre l’hégémonie américaine dans la région et dans le monde.

À proprement parler, ils ne démentent aucune des affirmations du rapport présenté par Bachelet, mais se bornent à discréditer la personne qui le signe. Si le fait de placer l’État avant et au-dessus des gens ordinaires organisés en mouvements est déjà grave en soi, dénigrer l’accusateur sans répondre aux accusations renvoie à une histoire bien connue des gauches du monde. C’est la politique de Joseph Staline, dont il s’est servi jusqu’à la paranoïa, contre ses adversaires politiques. Des milliers de communistes et des millions de soviétiques sont tombés entre ses mains, avec le silence complice de la grande majorité des communistes du reste du monde.

On dira que ceux qui font appel à l’éthique comme garante de la politique sont naïfs et incorrigibles, destinés à tomber sous les balles du réalisme des ennemis. Ceux qui disent cela oublient, cependant, que les meilleures traditions du camp rebelle, et quelques-unes de ses plus grandes créations, ont été dévorées par un pragmatisme mesquin et bas qui a transformé les forces du changement en forces d’oppression, qui ont discrédité toute tentative de faire du monde un lieu où il ferait mieux vivre.

Les désastres du stalinisme (de la révolution espagnole au Sentier lumineux, en passant par les crimes de Roque Dalton et de la commandante Ana Maria au Salvador) n’ont jamais été analysés en profondeur par les plumes mercenaires. Il y a toujours ceux qui défendent un violeur et un génocide du nom de Daniel Ortega, avec toujours le prétexte de l’impérialisme et autres idioties.

Nous sommes face à un double tournant de l’histoire qui va changer le monde pour toujours. L’un, marqué par le conflit entre nations impérialistes (États-Unis, Chine, Russie) pour conquérir l’hégémonie mondiale. L’autre, traversé par les féministes et les peuples autochtones qui, par leur engagement anti-patriarcal et anticolonial, ouvrent des fissures profondes dans la domination.

On ne peut pas être avoir un pied de chaque côté. Ceux qui ont choisi le pouvoir d’État et l’action par en haut seront, soit relégués par les mouvements d’en bas, ou alors deviendront-ils, comme au Nicaragua et au Venezuela, leurs bourreaux. (Publié dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha le 12 juillet 2019; traduction par R.N.)


jeudi 4 juillet 2019

CARACAS DÉNONCE DES «ERREURS INNOMBRABLES» DANS LE RAPPORT DE L'ONU SUR LE VÉNÉZUÉLA

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PHOTO YURI CORTEZ
Le gouvernement de Nicolas Maduro a dénoncé jeudi les «innombrables imprécisions» et «erreurs» du rapport de la Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'homme, dans lequel elle s'est notamment inquiétée du nombre «extrêmement élevé» d'exécutions extrajudiciaires au Venezuela.
Par Le Figaro avec l'AFP
«Le gouvernement vénézuélien réfute une fois de plus la méthodologie» employée par Michelle Bachelet pour élaborer ce rapport consacré à la situation des droits de l'homme au Venezuela, a-t-il expliqué dans un long argumentaire. «Les imprécisions, les erreurs, les décontextualisations, les fausses affirmations que commet le Haut-Commissariat sont innombrables», s'offusque-t-il. Le texte adopte «une vision sélective et ouvertement partiale».

Dans son rapport, Michelle Bachelet, qui s'est rendue au Venezuela du 19 au 21 juin, indique qu'au cours des dix dernières années le gouvernement de Nicolas Maduro et ses institutions ont mis en oeuvre une stratégie «visant à neutraliser, réprimer et incriminer les opposants politiques et les personnes critiquant le gouvernement». Dans ses conclusions, l'ancienne présidente du Chili appelle Caracas à «dissoudre les FAES», une très controversée unité d'intervention contre le crime organisé créée en 2017, et à «établir un mécanisme national impartial et indépendant, avec le soutien de la communauté internationale, pour enquêter sur les exécutions extrajudiciaires menées pendant les opérations de sécurité». Selon le Haut-Commissariat, le nombre de ces exécutions menées par les forces de sécurité, en particulier les FAES, dans le cadre d'opérations de sécurité est «extrêmement élevé».

Le rapport indique qu'en 2018, 5287 personnes ont ainsi été tuées pour «résistance à l'autorité» au cours de ces opérations de sécurité, un chiffre «transmis par le gouvernement» vénézuélien, selon le Haut-Commissariat. Entre le 1er janvier et le 19 mai de cette année, 1.569 autres personnes ont été tuées, toujours selon Caracas. Selon le rapport, «nombre de ces exécutions pourraient constituer des exécutions extrajudiciaires».


Dans son argumentaire, le gouvernement vénézuélien indique que le «Ministère public (le Parquet général, ndlr) est au courant de 292 affaires survenues entre 2017 et 2019 dans lesquels 388 agents des FAES ont été impliqués pour homicide, traitement cruel et violation de domicile». À la fin de sa visite à Caracas en juin, Michelle Bachelet avait appelé à la «libération» des opposants emprisonnés et annoncé qu'elle nommerait des délégués pour surveiller la situation des droits de l'Homme au Vénézuéla. Nicolas Maduro avait alors assuré qu'il examinerait «avec sérieux» les recommandations de la Haut-Commissaire.


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mardi 2 juillet 2019

CHILI : CASO QUEMADOS



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VEILLÉE FUNÈBRE DE RODRIGO ROJAS DE NEGRI 
PHOTO LA NACION.
1986 - 2 JUILLET - 2019
33ÈME ANNIVERSAIRE DE LA MORT
DE RODRIGO ROJAS DE NEGRI
Il fait nuit, déjà, ce 2 juillet 1986, lorsque la patrouille militaire les encercle. Plus d’échappatoire, le piège se referme sur Rodrigo Rojas de Negri et Carmen Gloria Quintana. Le premier a 19 ans. Exilé aux États-Unis, il vient tout juste de rentrer au Chili, où le général Pinochet fait régner la terreur depuis treize ans. La seconde a 18 ans, elle est étudiante. Elle accompagne son camarade, venu photographier des manifestants dans un quartier populaire de Santiago en ce jour de grève nationale contre la dictature. Les soldats se saisissent des deux jeunes gens, les traînent dans une ruelle et, se croyant à l’abri des regards, ils les cognent et les frappent, encore et encore, à coups de pied, à coups de crosse. Carmen se souvient qu’ils devaient être trente, au moins, à s’acharner sur eux. La rage des tortionnaires est inextinguible, tabasser ne leur suffit plus. Ils aspergent leurs victimes d’essence, craquent une allumette et savourent le macabre spectacle des deux jeunes corps en flammes, avant de les enrouler dans des couvertures et de les jeter dans un camion. 

VERÓNICA DE NEGRI, MÈRE DE RODRIGO ROJAS,
LORS DES OBSÈQUES DE SON FILS
PHOTO LA NACION.
Carmen et Rodrigo sont laissés pour morts au fond d’un fossé, à l’extérieur de la ville, avant d’être découverts, quelques heures plus tard, par des passants qui les transportent à l’hôpital. Le photographe agonise quatre-vingt-seize heures durant, avant de rendre son dernier souffle. Son amie, elle, est sauvée in extremis mais, brûlée à 62 %, elle est défigurée et conservera toute sa vie de douloureuses séquelles.

DES MILLIERS DE PERSONNES EMPRISONNÉES, TORTURÉES, TUÉES...

Devant la colère et l’indignation que soulève cet acte de barbarie, le général Pinochet lui-même est contraint de s’exprimer sur l’affaire, laissant entendre que les deux victimes auraient été brûlées par l’explosion accidentelle de produits inflammables. La presse, à l’époque, livre une version tout aussi saugrenue, mettant en scène des émeutiers victimes d’un barrage de feu allumé pour repousser les militaires. Finalement, il faudra attendre 1993, après le départ de Pinochet, pour que le chef de la patrouille, le capitaine Pedro Fernández Dittus, soit condamné… pour « négligence ». Il écope d’abord de six cents jours de prison, avant de voir sa peine, qu’il purge dans la prison de luxe pour tortionnaires de Punta Peuco, réduite à un an pour « raisons de santé ».

Le déni de justice du « Caso quemados » (« l’affaire des brûlés ») sera-t-il enfin réparé ? Le 24 juillet, près de trente ans après les faits, la justice chilienne a inculpé sept anciens militaires, six comme auteurs et un comme complice, pour homicide dans le cas de Rodrigo Rojas de Negri et pour tentative d’homicide dans le cas de Carmen Gloria Quintana, aujourd’hui exilée au Canada. Le magistrat Mario Carroza avait rouvert le dossier en 2013, ordonnant l’arrestation des ex-officiers impliqués dans l’affaire après le témoignage d’un militaire, Fernando Guzman, ayant contredit ses précédentes déclarations. Une entaille dans le « pacte du silence » liant les tortionnaires d’une dictature sanglante, durant laquelle des dizaines des milliers de personnes ont été emprisonnées arbitrairement, torturées, violées, tuées ou soumises à des disparitions forcées. « Avec ces poursuites, l’affaire ne s’arrête pas là, il faut voir comment elle suivra son cours, a commenté la mère du jeune photographe assassiné, Veronica de Negri. Nous devons insister encore pour que cesse ce pacte du silence, pour que tous les militaires ayant commis des crimes contre l’humanité soient dégradés. » Deux jours plus tôt, le 22 juillet, le juge Miguel Vázquez inculpait dix autres anciens militaires, accusés de l’enlèvement et de l’assassinat de Víctor Jara et de l’ex-chef de la police militaire, Littré Quiroga Carvajal. Auteur, compositeur, interprète, militant communiste, Victor Jara est l’un des symboles de la sauvage répression qui s’est abattue sur le peuple chilien au lendemain du coup d’État du 11 septembre 1973 contre le président Salvador Allende et le gouvernement d’Unité populaire. Arrêté durant le coup d’État, détenu à l’Estadio Chile, qui porte aujourd’hui son nom, puis à l’Estadio Nacional, le musicien a succombé à des sévices atroces, ses tortionnaires allant jusqu’à lui détruire les mains pour s’assurer que jamais plus il ne pourrait jouer de la guitare. Témoin lors d’un premier procès, en 2009, Hector Herrera décrit la dépouille du chanteur « couverte de boue, mains écrasées, criblée de dizaines d’impacts de balles », au milieu des « corps entassés dans les couloirs, les escaliers ». La nouvelle de l’assassinat du musicien avait, à l’époque, profondément affecté Pablo Neruda, lui inspirant ces mots terribles : « La morgue est pleine de cadavres en pièces. Victor Jara est l’un de ces cadavres en pièces. Mon dieu ! C’est comme tuer un rossignol… »

Du Caso quemados à Victor Jara, ces nouveaux développements judiciaires témoignent d’une volonté de mettre fin à la longue nuit de l’impunité qui a prévalu longtemps après la chute de la dictature. Pinochet lui-même, protégé par son statut d’ancien chef d’État et de sénateur à vie, n’est-il pas mort paisiblement, sans avoir à rendre compte de ses innombrables crimes ? Si cette page semble se tourner, pour les victimes de disparitions forcées et de torture, pour leurs familles, l’attente est longue, interminable. « Les autorités doivent tout mettre en œuvre pour que toutes les victimes et leurs familles obtiennent justice et les réparations auxquelles elles ont droit », insiste Ana Piquer Romo, directrice d’Amnesty International Chili. À ce jour, seules 262 personnes ont été condamnées pour des violations des droits humains commises pendant la dictature.