jeudi 10 novembre 2016

UNE INQUIÉTANTE COLÈRE


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DESSIN PATRICK CHAPPATTE

L’événement qui vient de se produire aux États-Unis est une déflagration historique qui pose en termes nouveaux le combat politique. Le temps doit être pris pour en analyser avec sérieux tous les aspects. Le vote des citoyens américains va avoir des répercussions sur l’ensemble de la planète. Il en a d’ores et déjà en France et en Europe. Il appelle sans aucun doute de nouveaux bouleversements ici comme ailleurs.
« QUE DIEU PARDONNE L'AMÉRIQUE
TITRE IRONIQUEMENT EN ÉDITION SPÉCIALE
LE QUOTIDIEN CATALAN DE GAUCHE EL PERIÓDICO. »
Il ne s’agit en aucun cas d’un coup de tonnerre dans un ciel serein. Depuis des années pointe avec vigueur la défiance envers un système mediatico-politique arrogant, péremptoire et dominateur. Les responsables politiques se sont dessaisis de leur responsabilité pour léguer les manettes à Wall-Street.

« TRUMP SECOUE LES ETATS-UNIS ET LE MONDE »
Au nom d’une « gouvernance » néolibérale, les souverainetés populaires sont bafouées, ouvrant la voie aux pires démagogues. Les partisans de la fin de l’Histoire qui ont cru pouvoir conserver leur privilèges en enterrant les idéaux d’émancipation se font rattraper par la colère populaire.

Elle est aujourd’hui drainée par les courants les plus réactionnaires, armés d’un populisme démagogique extrêmement dangereux qui, sur fond de montée des nationalismes, conduit à un nouvel « autoritarisme étatique ».

« TRUMP : EFFETS POUR LE CHILI »
Les classes populaires pensent pouvoir y trouverécoute et protection, alors que cette droite extrémisée ne fera que  développer les inégalités et les divisions religieuses ou raciales. 

La percée électorale des droites extrêmes et de l’extrême droite en Europe, le vote des britanniques pour la sortie de l’Union européenne sont autant de symptômes de cette faillite généralisée des démocraties occidentales qui ont prêté allégeance au capital financiarisé. 

« TRUMP SECOUE LE MONDE AVEC SA VICTOIRE,
NOTE LE QUOTIDIEN CHILIEN EL MERCURIO. »
Le train de l’Histoire fonce  grande vitesse, écrasant sur sa route les promoteurs de la prétendue «mondialisation heureuse» et du «libre-échangisme» ultralibéral. 

L’Histoire est faite par les hommes et les femmes, aussi méprisés, dépréciés, abandonnés, soient ils et non par quelques technocrates ou idéologues. Les démagogues récoltent sans peine les fruits pourris du capitalisme charriant le chômage,  la précarité et  l’insécurité de vie.

« LA VICTOIRE DE TRUMP SIGNIFIE LA DÉFAITE GLOBALE DU PARTI
 DE L’ORDRE, ANNONCE EN UNE DE SON SITE EL MOSTRADOR. »
Cette situation nouvelle pose avec une extrême urgence et gravité la construction d’une perspective d’émancipation, humaine, sociale, écologique, égalitaire et internationaliste. Celle-là même qu’a tenté, avec courage  dans le contexte des États-Unis, de construire Bernie Sanders lors des primaires du Parti démocrate. 

Travailler à l’unité populaire, réinvestir la question de classe pour fédérer et rassembler tous ceux qui subissent les logiques du capital financiarisé, redonner fierté et espoir à toutes celles et ceux qui n’ont que leur travail – ou celles et ceux qui en sont privés - ou leur retraite pour vivre et les réinscrire dans une démarche collective pour la défense des intérêts populaires : la paix, l’égalité, la liberté. Voilà des axes pour abattre la pieuvre démagogue, réactionnaire et raciste qui enlace de ses tentacules des fractions toujours plus importantes des peuples du monde.


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CHILI : DES FONCTIONNAIRES EN COLÈRE MANIFESTENT DANS LE PARLEMENT


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LE PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE A ORDONNÉ L’EXPULSION
DES MANIFESTANTS, CE QUI A AMPLIFIÉ LA CONTESTATION.
Au Chili, la séance de travail de ce mardi au parlement a été agitée.
Les députés se penchaient sur une réforme concernant les salaires dans la fonction publique.
Plusieurs représentants de fonctionnaires ont alors manifesté leur colère, réclamant une hausse des salaires bien supérieure à celle proposée par le gouvernement.

Le président de la chambre a ordonné l’expulsion des manifestants, ce qui a amplifié la contestation.

Les députés ont finalement rejeté la proposition de réformes, obligeant le gouvernement à revoir sa copie.

mardi 8 novembre 2016

CHILI : LA DÉFENSE DES RETRAITES MET LE FEU AUX POUDRES

Ce mouvement, qui s’élargit depuis plusieurs années, revendique la fin du système privé de retraite par capitalisation, imposé sous la dictature par José Piñera, et le passage à un système tripartite par répartition.

Actuellement, pour espérer toucher une retraite, les Chiliennes et les Chiliens sont obligés de cotiser à l’une des six administrations de fond de pension (AFP) existant sur le marché. Selon le FMI, en 2004, deux tiers des travailleuses et des travailleurs cotisaient à ces AFP, dont le total des actifs s’élevait à 59 milliards de dollars, soit un peu plus de 60% du PIB.

Le problème est que les pensions de retraite versées sont très variables — puisqu’elles dépendent des cours de la bourse —, très faibles et inégalitaires. Les hommes ne touchent en moyenne que 38% du revenu qui était le leur durant leur vie active, et les femmes 28%.

Le mouvement se construit depuis plusieurs années et s’est renforcé ces derniers mois. La journée du 4 novembre en est le sommet. Les actions de blocage ont commencé à 6h du matin, dans tout le pays. Le ministère de l’Intérieur a déclaré avoir compté vingt-six « foyers de perturbations » dans le pays, dont 16 à Santiago. La diversité des actions montre bien l’éventail des forces politiques qui soutiennent le mouvement : coupures de routes avec distributions de tracts, occupations de stations de métro, blocages d’universités, barricades enflammées. Dès le matin, la répression a été assez importante, menant à des affrontements avec la police et à une soixantaine d’arrestations. La presse, en écho parfait avec la communication du gouvernement, s’est focalisée sur les violences, et le porte-parole de « No+AFP » s’en est totalement désolidarisé.

La grève, quand à elle, a été particulièrement suivie dans le secteur public, grâce à la convergence d’une lutte sectorielle sur la valorisation des salaires des fonctionnaires. Elle a ainsi paralysé plusieurs ministères, de nombreux services locaux, établissements scolaires et transports publics. Le secteur de la santé, et surtout hospitalier, ont fortement suivi la grève. Dans le privé, le secteur portuaire a massivement répondu à l’appel, ainsi que ceux de la pêche, des commerces, et du secteur minier, pilier de l’économie chilienne.

Les manifestations ont eu lieu dans les grandes villes du pays mais la plus importante s’est déroulée à Santiago. Là encore, la répression a été sévère avant même le début de la marche. Guanacos (camions avec canons à eau) et zorillos (voitures rapide projetant des gaz lacrymogènes) sont entrés en action dans les rues parallèles et toute la manifestation a été ponctuée d’attaques policières. Les casserolades ont été suivies dans tout le pays et ont beaucoup circulé sur les réseaux sociaux.

Il est encore difficile de tirer une conclusion de cette journée. Les médias ont occulté tant qu’ils le pouvaient l’importance de la mobilisation, et aucune donnée chiffrée n’a encore été émise. A ce jour, les organisations elles-mêmes n’ont pas encore communiqué sur les suites. Mais il semble certain que les perturbations ont été sérieuses. La base du mouvement est prête à amplifier et radicaliser la mobilisation. Le porte-parole du mouvement a reconnu l’existence de violences dans le cadre du mouvement, sans y appeler ni s’en désolidariser, s’excusant des désagréments ainsi causés. Toutefois, les réactions spontanées de nombreux et nombreuses Chiliennes au passage des manifestations démontrent un soutien massif de la population au mouvement.


dimanche 6 novembre 2016

AU NICARAGUA, UNE ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE SANS OPPOSITION


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LE PRÉSIDENT NICARAGUAYEN  DANIEL ORTEGA ET SON ÉPOUSE ROSARIO MURILLO
LORS DE LA CÉLÉBRATION DU  9ÈME 
 ANNIVERSAIRE DE REVOLUTIO SANDINISTE
PHOTO CINDY KARP

Le chef de l’État, Daniel Ortega, candidat à un quatrième mandat, est assuré de l’emporter. Exclue d’un scrutin sans observateur indépendant, l’opposition dénonce une « farce électorale » et appelle à l’abstention.

Seules les affiches électorales de M. Ortega et de la première dame, Rosario Murillo, candidate sur le ticket de son époux, envahissent les rues de Managua. Les sondages annoncent leur victoire écrasante au premier tour avec 52 % des voix, selon l’Institut Gallup, 69,8 % selon M&R Consultants. Leur parti, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), issu de la révolution de 1979, est aussi assuré d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale. « M. Ortega, qui contrôle les pouvoirs législatif, judiciaire et électoral, après deux décennies à la tête de l’État [1980-1990 et 2006-2016], vient de décapiter l’opposition », explique le politologue José Antonio Peraza.

« Transfuges politiques »

ROSARIO MURILLO.
DESSIN DE PANCHO CAJAS
DU QUOTIDIEN CONSERVATEUR
EL COMERCIO  D'EQUATEUR
Victime d’une manœuvre judiciaire, Eduardo Montealegre, son principal concurrent, s’est vu retirer, en juin, la représentation légale du Parti libéral indépendant (PLI), qui menait la coalition des forces d’opposition. En juillet, ses vingt-huit députés ont été destitués de leur mandat. « L’autorité électorale, contrôlée par le président, a jugé que nous étions des transfuges politiques », peste Pedro Joaquin Chamorro, député du PLI destitué.

Seuls cinq partis satellites présentent des candidats. « C’est une illusion de pluralisme électoral », souligne M. Chamorro. Dans les rues de Managua, les badauds ne connaissent pas les noms de ces candidats, crédités ensemble d’à peine 15 % des intentions de vote. En outre, M. Ortega a interdit la présence d’observateurs nationaux et internationaux, lors d’un scrutin où son épouse se présente comme vice-présidente.

Selon la Constitution, Mme Murillo prendra les rênes de l’État en cas de défaillance de son mari, vieillissant (70 ans) et malade. « Le régime autoritaire prend la voie d’une dictature familiale, dotée d’un parti hégémonique », s’inquiète M. Peraza. De quoi provoquer l’ire de l’opposition, qui manifeste en province pour réclamer un nouveau scrutin démocratique, supervisé par des observateurs indépendants.

Le « Nica Act », « une menace de poids »

Cette levée de boucliers s’étend au-delà des frontières. Mercredi 2 novembre, John Kirby, porte-parole du département d’État américain, a exigé des élections « libres, justes et transparentes ». En septembre, la Chambre des représentants des États-Unis a voté à l’unanimité un projet de loi, baptisé «Nica Act», visant à limiter les aides et prêts internationaux accordés au Nicaragua.

« Une menace de poids pour le pays, puisque ces fonds, entre 250 et 300 millions de dollars [jusqu’à 270 millions d’euros] par an, financent les infrastructures », s’inquiète Carlos Tunnermann. L’ancien ministre de l’éducation et ambassadeur à Washington après la révolution, qui a quitté, en 1990, le FSNL, ajoute que « la crise serait accentuée par la chute des pétrodollars du Venezuela, qui alimentent les programmes sociaux pour les pauvres» – 39 % de la population.

Pour calmer les esprits, M. Ortega a accepté, fin octobre, qu’une mission de l’Organisation des États américains (OEA) vienne, du 5 au 7 novembre, analyser le processus électoral. Après la visite du secrétaire général de l’OEA en décembre, un rapport sera rendu en janvier 2017.

« La population refuse la violence »

Pour Ana Margarita Vijil, présidente du Mouvement rénovateur sandiniste, créé en 1995 par des dissidents du FSLN, « Ortega gagne du temps. Il cherche à instrumentaliser l’OEA pour légitimer les élections qui seront entachées de fraudes ».

Pour elle, « seule une abstention massive pourrait contrecarrer ces plans ». Le sondage Gallup l’évalue à 42 %. « Mais l’autorité électorale, contrôlée par Ortega, falsifiera les chiffres », annonce Mme Vijil. Selon la presse indépendante, le gouvernement a réduit le nombre d’urnes pour créer des queues devant les bureaux de vote.

Des affrontements sont-ils à craindre ? « Non, assure-t-elle. Après deux guerres civiles, la population refuse la violence. » Mme Vijil place ses espoirs dans le Front large pour la démocratie, créé en août, pour rassembler les opposants.

« Après les élections, Ortega sera contraint d’ouvrir un dialogue national », prévoit M. Tunnermann. « Sinon, le “Nica Act” fera ses premières victimes parmi les pauvres. » Or, les plus défavorisés représentent la base électorale du régime.

AU NICARAGUA, QUE RESTE-T-IL DU SANDINISME ?


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BLOCAGE DE L’AUTOROUTE PANAMÉRICAINE PAR DES MANIFESTANTS
OPPOSÉS AU PROJET DE GRAND CANAL, RIVAS, NICARAGUA, 2014.
PHOTO ADRIENNE SURPRENANT

Les Nicaraguayens éliront leur président le 6 novembre prochain. Après deux décennies à la tête du pays, le dirigeant sandiniste Daniel Ortega pourrait remporter un quatrième mandat. Mais sa politique, qu’il présente toujours comme « socialiste » et « anti-impérialiste », a-t-elle encore à voir avec celle des années révolutionnaires ?
«Nicaragua sandiniste ». Les deux mots collaient l’un à l’autre. Dans les années 1980, l’Amérique centrale traversait une période de révolutions et de contre-révolutions. En 1979, les insurgés sandinistes avaient réussi à renverser le dictateur Anastasio Somoza, longtemps qualifié dans la région d’« homme des États-Unis ». On prêtait d’ailleurs à des dirigeants américains cette saillie : « Somoza est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute » — une phrase que le président Franklin Delano Roosevelt aurait prononcée en 1939 à propos de Somoza père, et que le secrétaire d’État Henry Kissinger aurait reprise à propos du fils, la dynastie somoziste ayant régné de 1937 à 1979.

De fait, la guerre froide se livrait alors par Centre-Américains interposés. Une frayeur parcourait l’Occident : selon la « théorie des dominos », le communisme menaçait d’emporter un pays après l’autre dans ses « zones d’influence ». La solidarité internationaliste, elle, convergeait vers une petite nation qui, dans l’arrière-cour de « l’empire », osait lui faire la nique. D’un côté, Goliath, sous les traits du président américain Ronald Reagan, artisan d’un virage conservateur et libéral ; de l’autre, David, incarné par le Front sandiniste de libération nationale (FSLN).

En Europe, le Centre tricontinental (Cetri), en Belgique, a longtemps été l’un des principaux lieux d’étude de la révolution sandiniste. Il a même reçu en 1989 la visite du président Daniel Ortega, et son fondateur, François Houtart, a été plusieurs fois décoré par le pays ami. Une œuvre monumentale de l’ancien ministre sandiniste de la culture, le prêtre, poète et sculpteur Ernesto Cardenal, trône toujours devant les bureaux du centre à Louvain-la-Neuve : le Zanatillo (un oiseau), symbole de l’émancipation du tiers-monde.

Au début des années 1980, le pouvoir révolutionnaire du Nicaragua s’est attelé à la redistribution des richesses, à la promotion de la santé et de l’éducation. Il a tenté l’économie mixte (1), le pluralisme politique, le non-alignement, tandis que la droite américaine dénonçait un « régime communiste » et armait frauduleusement une partie de l’opposition — les contras, rebaptisés « combattants de la liberté ». En 1990, les commandants sandinistes, à la tête du pays depuis 1979, ont fini par plier. Épuisée par les années de guerre, la population a fermé la parenthèse révolutionnaire dans les urnes, sur un bilan mi-figue, mi-raisin. Côté lumière : la lutte contre l’analphabétisme et contre les inégalités, l’école pour tous, les campagnes de vaccination, la réforme agraire, l’aspiration à la souveraineté nationale. Côté ombre : le dirigisme d’un pouvoir sûr de sa mission libératrice, la raison d’État qui s’impose à tous, les sacrifices consentis dans un contexte de violence politique et de boycott, le militarisme ambiant. Les sandinistes ont accepté leur défaite électorale. Place à l’avènement de la « démocratie libérale ».

« Populiste responsable »

À la même époque, une période qualifiée de «normalisation démocratique » s’est ouverte pour toute l’Amérique centrale. Libéralisation politique formelle et libéralisation économique réelle, au double bilan pour le moins problématique. Deux décennies et demie plus tard, la région n’a pas réussi à rompre avec l’antédiluvien modèle agro-exportateur, toujours dominant. Si le Nicaragua a enregistré, bon an mal an, des taux de croissance d’environ 4 % en moyenne, il a échoué à réduire la pauvreté, qui touche une personne sur deux, et à lutter contre les inégalités : le patrimoine de ses deux cents citoyens les plus fortunés représente 2,7 fois la richesse que le pays produit chaque année. Il n’a pas non plus su assurer un emploi formel à la majorité de la population active, ni même à nourrir à leur faim les habitants des régions frappées par la sécheresse et les changements climatiques. Après Haïti, le pays demeure le plus pauvre du continent et le plus vulnérable aux ouragans et aux séismes.

Ce bilan social est aussi celui du sandinisme du XXIe siècle. De retour à la tête du Nicaragua en 2006, l’ancien dirigeant révolutionnaire Daniel Ortega achève cette année son troisième mandat présidentiel et boucle de la sorte deux décennies au sommet de l’État (1979-1990 et 2006-2016). Pour revenir au pouvoir après trois défaites consécutives (aux élections présidentielles de 1990, 1996 et 2001), l’inamovible secrétaire général du FSLN n’a reculé devant aucune manœuvre tactique ou volte-face politique.

En termes strictement électoraux d’abord, sa victoire de 2006, avec quelque 38 % des voix, doit beaucoup à une première réforme constitutionnelle (2), obtenue à la faveur d’un « pacte » contre nature passé avec M. Arnoldo Alemán. Président ultralibéral du Nicaragua de 1997 à 2001, ce dernier avait été condamné pour corruption, avant d’être relaxé par la Cour suprême de justice... d’obédience sandiniste. Pour pouvoir se présenter une nouvelle fois en 2011, la Constitution interdisant d’effectuer plus de deux mandats présidentiels, M. Ortega a dû compter sur une dérogation opportune de la même Cour suprême. La victoire, obtenue alors dès le premier tour avec une confortable majorité (62 %), reste entachée de multiples « irrégularités ».

Dans la perspective du scrutin présidentiel, le 6 novembre prochain, le FSLN, qui contrôle l’Assemblée nationale, a pu lever tout frein constitutionnel à la réélection illimitée à la majorité simple. Il suffira donc à « Daniel » (comme on l’appelle au Nicaragua) de confirmer les sondages, qui le donnent largement gagnant. À ce jour, ses concurrents sont divisés, en manque de notoriété et de crédibilité, ou empêchés : en juin 2016, la Cour suprême de justice a ôté au Parti libéral indépendant, moteur de la principale force d’opposition (la Coalition nationale pour la démocratie), la possibilité légale de présenter son candidat à la prochaine présidentielle. Cela sous les auspices d’un Conseil suprême électoral plus que jamais composé d’obligés du président et opposé, comme lui, à toute observation extérieure des élections.

En termes plus fondamentalement politiques, le « daniélisme », ou « ortéguisme » — selon l’expression de ses détracteurs —, n’a pas ménagé le sandinisme originel, dont il a pourtant gardé le nom. De renoncements en travestissements, d’aménagements en contradictions, M. Ortega a su obtenir le soutien de secteurs de la société jadis hostiles, tout en conservant sa popularité auprès du peuple sandiniste.

La pénalisation de toute forme d’avortement (y compris en cas de viol ou de danger de mort), votée par les députés du FSLN en 2006, a marqué les esprits (3). Elle a surtout rassuré les chrétiens conservateurs, dominants au Nicaragua, et en particulier le vieux cardinal Miguel Obando. L’ancien ennemi juré du sandinisme s’est mis à afficher un soutien indéfectible à la famille Ortega. Laquelle a multiplié les gages de... bonne foi. Le couple présidentiel s’est marié à l’église en 2007, après un quart de siècle de concubinage et une sordide histoire d’abus sexuel sur une fille adoptive. Le slogan de la campagne électorale de 2011, « Pour un Nicaragua chrétien, socialiste et solidaire », est depuis repris inlassablement dans la communication gouvernementale.

Organismes financiers internationaux, investisseurs étrangers et patronat ont eux aussi trouvé l’apaisement dans la gestion orthodoxe du président Ortega et de son vice-président libéral Jaime Morales, au parcours éloquent : ancien banquier et homme d’affaires exilé durant la période révolutionnaire, ex-dirigeant de la Contra, ancien ministre du président Alemán… Ensemble, ils ont décidé d’appliquer les programmes d’austérité du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, de privatiser des entreprises nationalisées. Ils ont ratifié le traité de libre-échange avec les États-Unis — le pays réalise aujourd’hui avec eux la moitié de ses échanges commerciaux —, noué des alliances avec le Conseil supérieur de l’entreprise privée (Cosep, l’organisation patronale), partiellement exonéré d’impôts les investissements directs étrangers (IDE), etc.

Une tendance si rassurante que, à la veille des élections de 2011, le président sandiniste était décrit dans les milieux d’affaires comme un « populiste responsable ». Le 6 août 2014, le magazine économique Forbes titrait sur le « miracle nicaraguayen », louant les « politiques de Daniel Ortega » qui « ont réussi à attirer investissements et entreprises étrangères, grâce au consensus entre gouvernement et secteur privé ainsi qu’aux changements structurels (...) nécessaires à l’économie de marché et à la réactivation des exportations et, par conséquent, à la croissance économique et au progrès social ».

Si le « progrès social » n’est pas exactement au rendez-vous, les mesures prises dès 2007 en matière d’éducation et de santé (retour à la gratuité), de lutte contre la pauvreté (plan « Faim zéro »), de logement (plan « Habitat digne »), de soutien aux petits et moyens producteurs, aux coopératives de femmes ont nourri la popularité du président auprès de sa base sociale sandiniste, qui lui reste fidèle. L’effort a bénéficié tant de la conjoncture internationale — boom du prix des matières premières sur le marché mondial — que de l’aide massive du Venezuela d’Hugo Chávez. Mais la première s’est retournée, et la seconde s’est tarie.

Grand écart permanent

Les critiques les plus dures émanent des anciens compañeros du président, qui ont été expulsés du FSLN ou l’ont quitté d’eux-mêmes à chaque étape de la privatisation du parti rouge et noir par M. Ortega et son clan. Plus ou moins à gauche du FSLN, mais parfois aussi à droite, ils se revendiquent toujours du sandinisme, s’attellent à son « sauvetage » ou à sa « rénovation », et s’opposent violemment à l’« ortéguisme ». Ils proviennent des rangs des dirigeants, ministres et députés sandinistes des années 1980. À leur côté, les intellectuels et les artistes de la révolution sandiniste de la même époque. Mais tous ont échoué, jusqu’ici, à se doter d’une assise sociale ou électorale.

Ils reprochent à M. Ortega de s’être accaparé le FSLN dès les lendemains de la défaite de 1990 et de l’avoir instrumentalisé au service de sa propre personne, alors qu’il devait être démocratisé. Ils dénoncent le « caudillisme » du comandante, à la tête du parti comme à celle du pays. Ils lui reprochent ses contorsions idéologiques pour reconquérir (et conserver) la présidence à vie, son enrichissement et ses connivences avec les grandes fortunes nationales, la mainmise de son clan — épouse, enfants et courtisans — sur tous les leviers de l’État et au-delà (armée, police, médias...). Pour Mme Dora María Téllez, icône de la révolution et ancienne ministre sandiniste de la santé, le président cherche à « institutionnaliser la succession familiale » (El País, 19 février 2016).

Plus opportuniste que socialiste, le président sandiniste opère un grand écart permanent entre la rhétorique anti-impérialiste, le nationalisme souverainiste et l’alignement libre-échangiste ainsi que la vente des avantages comparatifs du pays au plus offrant. Un groupe de vingt-sept intellectuels, dont le poète Ernesto Cardenal et l’écrivaine Gioconda Belli, a rendu public en mai 2016 un manifeste intitulé « Ne laissons pas une minorité séquestrer la nation ». Le modèle de gouvernance ortéguiste y est dépeint comme un système « autoritaire, excluant et corrompu », mais aussi « répressif à l’égard des protestations sociales qu’il engendre ». Et de dénoncer l’explosion, entre 2007 et 2015, de l’économie informelle et du sous-emploi, de la dette extérieure et des bénéfices des grandes entreprises.

Le sandinisme actuel a également octroyé aux investisseurs étrangers (asiatiques, nord-américains, etc.) de multiples concessions pour des projets ou mégaprojets de développement miniers, énergétiques ou touristiques, officiellement pour « éradiquer la pauvreté ». Parmi ceux-ci, le pharaonique et controversé projet de creusement du « grand canal du Nicaragua » reliant l’océan Pacifique à l’Atlantique. Il sera flanqué (du moins sur le papier) d’une zone commerciale défiscalisée, d’un nouvel aéroport international, de complexes touristiques haut de gamme, de ports en eau profonde, d’autoroutes, de viaducs, etc (4).

Pourtant, en dépit de la contestation, le FSLN, son chef et la femme de celui-ci, candidate à la vice-présidence, jouissent d’un renom et d’un pouvoir d’influence qui leur font envisager le scrutin de novembre avec optimisme.

Bernard Duterme
Directeur du Centre tricontinental (Cetri), Louvain-la-Neuve. 


(1) Avec des entreprises privées et un secteur public puissant.

(2) Éligibilité dès le premier tour à partir de 35 % des voix.

(3) Lire Maurice Lemoine, « Une gauche délavée s’enracine au Nicaragua », Le Monde diplomatique, mai 2012.

(4) Cf. « Le Nicaragua double le canal de Panama : à quel prix ? » et « Le grand canal du Nicaragua : “une concession... imposée à un pays vaincu” », Cetri, décembre 2015 et mars 2016.

jeudi 3 novembre 2016

UN NOUVEL ACCIDENT MINIER AU CHILI ILLUSTRE LE BESOIN DE RATIFIER LA C176 DE L’OIT

Rudy Henry Ortiz Martínez n’était pas le premier mineur à perdre la vie cette année. Les chiffres publiés par le Ministère des Mines et le Service géologique et minier national du Chili (SERNAGEOMIN) montrent que six accidents miniers survenus dans le pays ont conduit à des décès au cours des six premiers mois de 2016. Un mineur de la mine El Abra dans la région d’Antofagasta a été tué en août.

Selon SERNAGEOMIN, une moyenne annuelle de 29 accidents impliquant des décès se produisent au Chili au niveau du secteur minier, qui est la principale industrie du pays. 2012 a vu le chiffre le plus bas, 22, alors qu’un nombre effarant de 41 personnes ont été tuées en 2010.

La Convention 176 de l’OIT sur la sécurité et la santé dans les mines existe depuis plus de 20 ans. Adoptée en 1995, la C176 fournit aux pays un cadre pour créer un environnement de travail sûr, en fixant des obligations aux entreprises, et donne des droits aux travailleurs.

Cependant, à ce stade, seuls 31 pays ont ratifié la C176. Certains pays parmi ceux ayant les pires bilans en matière de sécurité, dont le Pakistan, la Chine et le Chili, doivent toujours ratifier la convention.

IndustriALL Global Union mène une campagne pour encourager les pays à ratifier la C176. Cette Convention établit un cadre légal et d’inspection pour promouvoir la sécurité dans les mines et un environnement de travail digne. Elle donne aussi aux travailleurs le droit d’élire des représentants indépendants en matière de sécurité et le droit de refuser les tâches dangereuses.

Les syndicats affiliés à IndustriALL au Chili se sont joints à la campagne. Ce 7 octobre, IndustriALL Chile CONSTRAMET a écrit à la Ministre du Travail, Ximena Rincón, pour lui demander de ratifier la C176, de sorte à mettre fin à la série d’accidents qui se sont produits à la mine Abra, chez Transnational Freeport-MCMoran, à la mine Chuquicamata de CODELCO Chile, chez ORICA Explosives et d’autres encore.

Le syndicat et la Fédération des superviseurs de CODELCO ont rencontré le Sous-Secrétaire aux Mines et tous sont convenus de tenir une nouvelle réunion le jeudi 27 octobre entre les syndicats des mines et le département du bien-être social (responsable de l’application des législations en matière de santé et sécurité). Ils vont discuter de la manière dont le gouvernement pourrait reprendre ses démarches pour tenter d’obtenir l’approbation du parlement pour la ratification de la C176.

Jorge Almeida, Secrétaire régional d’IndustriALL pour l’Amérique latine et les Caraïbes a déclaré :

IndustriALL Global Union est d’avis que cette nouvelle affaire d’homicide industriel fait qu’il est impossible de comprendre l’échec du gouvernement à faire adopter la C176 de l’OIT. Les travailleurs ont le devoir et le droit de participer à la réalisation de conditions et de lieux de travail sûrs, car pour eux, c’est une question de vie ou de mort.
Les employeurs ont la responsabilité de fournir des conditions et des lieux de travail sûrs, de sorte à ce que les travailleurs et travailleuses n’aient pas à perdre la vie sur les lieux mêmes où ils viennent pour la gagner.

mercredi 2 novembre 2016

AU CHILI, L'AVORTEMENT TOUJOURS PÉNALISÉ


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OBLIGÉES À ÊTRE MÈRES AU CHILI

Le quotidien espagnol El País publie un reportage, accompagné de vidéos, sur la pénalisation de l'avortement au Chili, décrit comme « l'un des cinq pays au monde où l'avortement sous toutes ses formes reste le plus pénalisé ».
Le quotidien espagnol El País publie un reportage, accompagné de vidéos, sur la pénalisation de l'avortement au Chili, décrit comme « l'un des cinq pays au monde où l'avortement sous toutes ses formes [sans exceptions] reste le plus pénalisé ». Seulement quatre autres États défendent la même approche exclusivement punitive de l'avortement à l'heure actuelle : le Salvador, le Nicaragua, la République dominicaine et Malte (en plus du Vatican), précise le quotidien.


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