vendredi 10 avril 2020

DES SOUVENIRS DE SEGUNDO AGUILERA


On me demande d’écrire à propos de toi, et il me revient tant de souvenirs, d’images, de moments, et même plusieurs  titres à cette revue que je tente d’écrire au milieu de la douleur de ce que signifie mourir seul, loin de tes racines, résultat de la Pandémie et autres maux traînés depuis longtemps.
Par Carmen Pinto 

Santiago de Chile, 8 de abril 2020
Notre histoire commune a pour point de départ la résidence de l’ambassadeur de France au Chili en 1973, M. Pierre de Menthon. Tu y es arrivé un jour de novembre 1973, après plus de 60 jours de marche sur des sentiers rocailleux, avec une valise pour compagnie, qui contenait tes biens limités mais chers, réprimant la peur que produisait l’idée de rencontrer une patrouille militaire au milieu d’un paysage inhospitalier, chaud le jour et froid la nuit, en chassant une perdrix ou un lapin sauvage, ou en cherchant des points d’eau dans des ravins difficiles d’accès.

Ta ténacité t’a permis d’arriver dans des conditions désastreuses de malnutrition et de blessures qui sont devenues de profondes plaies sur tes pieds. Ton destin était Pudahuel [commune du secteur nord-ouest de la ville de Santiago] où vivait ta sœur, tu as attendu la nuit pour y arriver, peut-être que par chance elle était seule, car son mari était carabinier et selon ses propres mots, il aurait pu te dénoncer pour ton statut de dirigeant paysan et militant communiste. La rencontre avec ta famille se résuma en une toilette précaire, un peu de nourriture et les indications pour se rendre à une ambassade. En vérité, je n’ai jamais compris comment tu as pu trouver la force nécessaire pour escalader au milieu de l’obscurité le mur de la résidence de l’ambassadeur et tomber presque mort à l’intérieur, dans cet espace de liberté.

Le lendemain, nous entendions parler de quelqu’un qui était arrivés dans un état physique terrible et qui avait été tenu à l’écart des autres afin d’obtenir une assistance médicale, qui a duré environ une semaine.
Que laissais-tu derrière toi? Tes parents, tes amis, ta terre, ton syndicat, ton parti à Salamanque, à un peu plus de 300 kilomètres de la capitale. Tu appartenais au Sindicato Campesino Guerrillero Manuel Rodríguez  (Syndicat paysan du Guérillero Manuel Rodriguez), ayant été élu dirigeant lors des dernières élections. La peur se reflétait dans tes yeux, tu avais vu mourir certains de tes compagnons par les propriétaires de fermes qui les ont littéralement brisés à coups de bâtons et de cravache. Une partie de ce témoignage apparaît dans le carnet de l’épouse de l’ambassadeur, Mme Francoise de Menthon, mais de façon anonyme.

Villejuif, fut ton point d'arrivée dans la "banlieue" parisienne, dans le soi-disant cordon rouge de Paris, le lieu de refuge était le Foyer de cette commune, dont le directeur était Jean Alain, si je me souviens bien, un jeune militant du Parti communiste français. La municipalité t’as offert l’opportunité d’un contrat de travail pour l’entretien de parcs et jardins. C’est ce que tu aurais voulu faire au Chili à la fin de l’exil, qui n’est jamais arrivé pour toi et ta famille. En effet, au bout de quelques années, tu as rencontré une femme, chilienne également, avec un enfant à charge, avec qui vous avez formé une famille tout les trois, à laquelle s’ajouterait votre fille América, quel autre prénom aurait-ce pu être. Je ne sais pas exactement quelle maladie chronique avait ton épouse, mais elle avait besoin d’un traitement qui aurait été impossible au Chili, à cause de cette raison principalement l’option de retour s'est dissipé, parce que, comme l’exil ne fut  jamais « doré » le retour n’a pas été facile non plus. Cette transition exemplaire dont certains parlent en terme de  processus post-dictatorial chilien n’en est pas une, comme en témoigne l’explosion sociale qui a débuté le 18 octobre 2019 et qui est désormais mise entre parenthèses en raison de la pandémie qui frappe le monde entier.

Je me souviens de nombreuses et délicieuses anecdotes sur le Segundo, « le Huaso Segundo »,(le paysan Segundo) comme nous le surnommions affectueusement, entre autres, l’histoire de son permis de conduire. Parmi tant de réfugiés, il fut l’un des premiers à l’obtenir, en présentant son permis de conduire de tracteurs qui avait été mal traduit, mais en vérité la conduite était bien différente à Paris. Dès que ses économies le lui permirent, il s’acheta une voiture de sport d’occasion, de seconde ou troisième main, celles-ci lui plaisaient. Beaucoup de ceux qui arrivaient alors en région parisienne l’utilisait à la fois pour se rendre à l’aéroport et pour d’autres formalités; il la prêtait volontiers, mais son intérêt était aussi d’apprendre à conduire, il s’installait donc à la place du copilote et de là il regardait toutes les manœuvres et il posait toutes les questions qui lui venaient à l’esprit.

Une fois, je l’ai laissé me ramener à la maison, il avait déjà osé la conduire lui-même, mais j’ai juré de ne plus jamais lui demander de le faire, je pense que ce fut un miracle qu’il n’ait pas eu ou provoqué un accident à cette époque, il a dû beaucoup s’améliorer avec les années. Nous nous sommes souvent rencontrés chez le capitaine Atilio Leuenberg, un autre exilé avec une histoire très intéressante, quelque chose l'attirait chez Segundo, et apparement dans ma propre histoire aussi, issue de la région minière dite du charbon. Nous avons travaillé ultérieurement de longues années dans l’appareil syndical de l’exil chilien.

En effet, la Centrale Unique des Travailleurs (CUT) a pris la décision après le coup d’État et lorsque l’organisation fut déclarée illégale, de créer un Comité Extérieur, qui a été dans un premier temps fondé en Suède, pour ensuite s’installer en France sous les auspices de la Confédération Générale du Travail (CGT). Dans un grand nombre de pays et de villes, des comités de base ont été créés, ce fut notre contribution à la lutte contre la dictature et au rétablissement de la démocratie au Chili.

Segundo, s’habillait avec des couleurs vives, aimait les chaînes, les boucles dans les chaussures et les ceintures, et souvent on le voyait également avec un casque et des gants ainsi que des vêtements de motard. Une fois, je lui ai demandé s’il avait échangé sa voiture contre une moto, et la réponse fut négative, mais il aimait cette apparence, parfois il se présentait avec deux ou trois caméras qui ne fonctionnaient même pas. C’était une sorte de fantasme, peut-être qu’il aurait aimé être quelqu’un d’autre avec un autre travail. Ses fréquentes visites au marché aux puces lui permettaient d’acheter à bas prix tous ces trésors. Lors d’une de ses nombreuses visites, il a vu des sacs à dos, et a donc eu l’idée d’en acheter un, pour ne plus jamais avoir à fuir avec une valise, comme celle qui lui avait causé tant de problèmes dans son périple de la cordillère, depuis Salamanca à Santiago.

Une des premières occasions où il a reçu de l’argent pour son travail dans la municipalité, il a demandé à un camarade originaire de Valparaiso (aujourd’hui décédé) Juan Lopez, de l’accompagner parce qu’il devait faire un achat important et n’osait pas le faire tout seul parce qu’il ne parlait pas très bien français et n’osait pas non plus marchander les prix.

Écoutez, camarade, lui a-t-il dit , je vous observe depuis un moment et vous me semblez très sérieux et digne de confiance, c’est pourquoi je voudrais vous demander un service, venir avec moi pour acheter quelque chose dont j'ai besoin-
- Oh et qu'est-ce que ce sera, demanda Juan-

- Un sac à dos-

- Mais pourquoi voulez-vous un sac à dos Segundo -

- Ahh, à moi les choses ne m'arrivent qu'une fois dans la vie, tu ne vois pas qu'une valise était un énorme obstacle pour fuir à travers les collines, la prochaine fois ce sera avec un sac à dos-

D'où l'origine de son inséparable sac à dos rouge avec lequel on le voyait année après année à la Fête de l'Humanité, où il proposait invariablement de s'occuper du stand pendant les trois nuits que durait l’activité. Je suis rentré au Chili en décembre 1989, ce fut un long exil car mon activité syndicale a fait que la dictature, par décret de loi, m'a privé, ainsi qu’une longue liste de dirigeants, de la nationalité chilienne. Pendant ces années, nous étions très proches, nous étions parmis les premiers à arriver en France depuis leurs services consulaires au Chili, ma destination fut Bobigny et celle de Segundo quelques semaines plus tard fut Villejuif, durant ces premiers mois nous partagions beaucoup entre habitants des deux lieux de refuges , nous avons fréquemment utilisé les tickets de métro qu’on nous permettait d'acheter pour voyager entre Porte de Pantin et Porte d'Italie.

Je reviens au présent, ce matin les nouvelles m'ont énormément attristé, mais je dois admettre que plus que l'annonce de la mort elle-même, c'est la situation qui nous a conduits à vivre loin de la Patrie, à imaginer qu'après la fin officielle de l'exil, peut-être de nombreuses personnes, déjà éloignées des activités d'un exil politique, ont été laissées seules, chacune à sa manière.

Je me souviens en particulier d'une phrase de Segundo prononcée lors d'une réunion importante et bondée à Paris, où l'un des thèmes était le retour: « Je préfère mourir au Chili mordu par un serpent qu'en France loin de mon peuple ». C'était une phrase controversée, c'est quelque chose de tellement subjectif, chacun a examiné ses propres possibilités, ainsi que ses lacunes et ses difficultés à réaliser cette transe importante que représente retrouver son foyer et ainsi boucler le cycle qui nous a conduit à être disséminés dans une diaspora d'un million de Chiliens répartis de par le monde.

La meilleure consolation est peut-être que ceux d'entre nous qui partagent l'exil ensemble conservons de beaux et émotifs souvenirs du « Huaso » Segundo. Tu restes dans notre mémoire comme l'homme calme, bon, solidaire, faisant profil bas, mais qui n'est cependant pas passé inaperçu. C'est aussi un soulagement que la France, dans ces années là, avait le Chili dans son cœur (Chili au coeur), et qu'elle ait ouverts ses bras à toi comme à tant d'autres, dans ton cas particulier, réduisant la distance avec ta  Salamanque natale, devenant ta deuxième patrie, où d'autres racines ont poussé, ce fut l'endroit où tu a fondé une famille et où  ta fille América est née.