dimanche 11 septembre 2016

L’AUTRE 11 SEPTEMBRE





LES MINISTRES CHILIENS DE L'INTÉRIEUR, MARIO FERNÁNDEZ, ET DU TRAVAIL, XIMENA RINCÓN, VISITENT LE STADE NATIONAL. ILS L'ONT PARCOURU POUR ENCOURAGER LES CITOYENS À VISITER LES «LIEUX DE MÉMOIRE» LORS DE LA COMMÉMORATION DU 11 SEPTEMBRE 1973. PHOTOS AGENCE ATON


On ne peut ignorer le rôle et la responsabilité directe des États-Unis, particulièrement de la CIA et des multinationales américaines comme l’ITT, dans le coup militaire sanglant.

Profonde gratitude

Des milliers de Québécois d’origine chilienne sont arrivés ici, dont moi-même et ma famille, pour fuir les atrocités commises par le régime militaire, condamné chaque année par l’ONU et par d’autres organismes internationaux. Je tiens à exprimer, une fois de plus, ma profonde gratitude à tous les Québécois de naissance pour leur accueil généreux, chaleureux et fraternel dans ces moments très difficiles de nos vies. ______________________




Souvenons-nous du cas de Carmen Quintana, cette jeune fille brûlée atrocement par les militaires en 1986 et qui fut soignée ici par des gens pleins de compassion et de compétence. Cela constitue un exemple vivant de l’énorme solidarité du peuple québécois envers les réfugiés chiliens.

Après plusieurs années de pressions exercées par la communauté chilienne de Montréal — et avec notre appui financier —, la Ville de Montréal a érigé une oeuvre d’art à la mémoire d’Allende au parc Jean-Drapeau. Ainsi, notre rêve s’est finalement concrétisé en 2009. L’auteur de cette oeuvre est le réputé sculpteur québécois Michel de Broin. Pour une plus grande visibilité, cette sculpture devrait être transférée au centre de Montréal.

De nombreuses activités se dérouleront au Chili et dans les grandes villes où habitent des Chiliens pour rendre hommage à l’une des personnalités les plus remarquables du XXe siècle. Parmi d’autres manifestations à Montréal, ce 11 septembre, à midi, nous nous rencontrerons au parc Jean-Drapeau, au pied de l’arbre de la mémoire, pour rendre hommage à ce grand chef d’État démocrate et socialiste que fut Salvador Allende.

jeudi 8 septembre 2016

CHILI : 30ÈME ANNIVERSAIRE DE L'ASSASSINAT DE JOSÉ CARRASCO


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 FUNÉRAILLES DE JOSÉ CARRASCO 
PHOTO INÉS PAULINO 
Cette région du monde s’étant démocratisée au fil des ans, des journalistes toujours plus nombreux choisirent d'enquêter au lieu de simplement reproduire les communiqués de presse du gouvernement.

En ciblant notamment la corruption gouvernementale, les courageux journalistes firent de l’information du public une roulette russe plus qu’un droit – et mirent en colère nombre de corrompus. Aujourd'hui, bien trop de gouvernements latins, qui craignent l’exposition médiatique de leurs méfaits, ont changé de tactique mais sont toujours déterminés à limiter la liberté de la presse. 

Les journalistes d'Amérique latine sont peut-être moins souvent menacés de mort ces jours-ci, pourtant, ils sont toujours confrontés pour la plupart à des obstacles visant à les contrôler. Derrière les portes closes, les gouvernements exercent des mesures d'incitation financière et de surveillance pour réduire les médias au silence et retourner les contenus éditoriaux en leur faveur.

mercredi 7 septembre 2016

CHILI: UN FRANÇAIS DE 20 ANS MEURT DANS L'ASCENSION D'UN VOLCAN


Pierre Colonge et son frère Julien étaient arrivés à Santiago, au Chili, le 22 août dernier. Leur projet « Le Monde à Ski », qui devait s’étaler de septembre 2016 à août 2017, constituait pour eux une série de défis/voyages à ski à travers le monde. Le premier chapitre dans le ciel chilien devait les conduire en Patagonie pour 5 semaines de ski de randonnée. 

Après avoir déjà gravi les volcans Lonquimay, Tolhuaca, Nuevo, Viejo, Llaima et Antuco au Chili, les frères Colonge s’attaquaient ce lundi au volcan Villarrica. Selon le site Skipass, Pierre Colonge aurait dévissé sur de la glace avant de chuter mortellement. Leur père, qui les avait rejoints pour l’ascension, est également grièvement blessé. Pierre Colonge avait 20 ans.

mardi 6 septembre 2016

LE JOURNALISTE JOSÉ MALDAVSKY EST MORT

Après le lycée et son bac en poche,  José  s'inscrit à l’école d’architecture à Valparaíso, où il suit trois semestres à la Fac ; puis en 1966 il décide de partir en Europe. Il arrive en Italie, après un mois de navigation; il débarque à Naples, puis Rome et Madrid. Il rentre au Chili suite au décès de son père. Il retourne à Paris en 1967 pour reprendre des études.

José Maldavsky avait 22 ans en mai 68. Etudiant à l'Ecole Supérieure de Journalisme de Paris (ESJ Paris), il participe de près aux événements.

En 1970, une fois les études de journalisme terminées, les Maldavsky - Díaz rentrent au pays, José a été embauché par le journal du Parti communiste chilien, (PCCh) « El Siglo », sans militer au parti.  « En 1971-1972 j’ai décidé de militer dans le Parti communiste, c’est l’époque qui m’a poussé à le faire. Au journal, les réunions de cellule étaient les réunions de rédaction, et ça n’avait rien à voir avec une cellule classique. Au fond, ma manière de militer c’était être journaliste plus qu’autre chose.»

En septembre 1973, le journal « El Siglo »  l’avait envoyé à Paris comme représentant à la Fête de l’humanité. C’est là que j’ai appris que le « golpe » (Coup d'État) avait eu lieu. Il entre dans la résistance, retourne rapidement au Chili via Buenos Aires mais il est bloqué en Argentine, la frontière ayant été fermée. Au Chili il était devenu une personne recherchée comme tous ses anciens collègues du journal,  sa maison avait été perquisitionnée par la police politique de Pinochet. 

Pour ne pas rester sans rien faire il commence à travailler dans « la logistique » en aidant les gens à quitter le Chili. Puis courant 1975 il s'installe clandestinement à Santiago, ou il reprend les activités militantes, reconstruisant notamment les réseaux de la presse clandestine. 

Au cours des années 1980 il mena la vie d'un résistant dans la clandestinité, jusqu’à l’erreur à ne pas commettre. Il se fait arrêter une première fois pour avoir participé à une manifestation de rue pour la Journée internationale des droits des femmes.  

L'arrestation l'a mis dans le viseur de la police politique chilienne de la dictature militaire d'Augusto Pinochet. Le PPCCh le pousse à quitter le pays et à s’exiler.  José refuse d’abandonner son pays, il se trouve un boulot, puis il essaie de faire profil bas : ce fut inutile, s’ensuivit la surveillance, les filatures puis l’arrestation et la disparition dans une prison secrète.
  
Sa femme Maria de la Luz a le reflexe acquis de toutes les femmes militantes de l'époque, elle fait rapidement appel au département d'aide juridique pour les « disparus » et autres victimes de torture. Elle avertit l’Agence France Presse de l’arrestation et disparition de son mari : la nouvelle fait le tour du monde. 

Le cardinal chilien Raúl Silva Henríquez prend les choses en main et informe le grand rabbin de France par téléphone. La chaîne de solidarité se mit en marche: Paris, New York, Washington jusqu’à l’ambassadeur nord-américain à Santiago qui intervient en sa faveur et lui sauve la vie.  


lundi 5 septembre 2016

UN 11 SEPTEMBRE ENTRE DEUX FÊTES


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VIGNETTE DE LA
FÊTE DE L'HUMANITÉ 1973

Le jour de l'élection de Salvador Allende et le jour de sa mort, j'étais à Paris. En 1970, je venais de finir mes études de journalisme dans une école attachée à la Sorbonne. En 1973, envoyé spécial du journal El Siglo, organe officiel du Parti communiste chilien, à la Fête de l'Humanité, je partageais, ému, la solidarité grandissante, mais aussi l'inquiétude du monde entier pour le devenir du gouvernement de l'Unité populaire au Chili. Et c'est à la Fête que j'appris qu'un coup d'État venait de le renverser.
À deux reprises, j'ai pris l'avion à la hâte pour rentrer chez moi. La première fois, en 1970, j'ai mis dix-huit heures pour traverser l'Atlantique ; la seconde, en 1973, bien plus de temps encore pour atteindre Santiago clandestinement.

L'aéroport était entouré de soldats armés jusqu'aux dents, les passagers fouillés de la tête aux pieds. Un énorme cahier permettait au policier de la douane de vérifier si le visage qui lui faisait face était interdit de séjour. J'étais sur la liste.

Un faux passeport, un peu de sang-froid et la peur, surtout : c'est ce qu'il fallait pour vivre presque huit ans de clandestinité au pays de Pinochet, dans lequel j'étais rentré définitivement en 1975, après un dernier aller-retour.

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VIGNETTE DE LA
FÊTE DE L'HUMANITÉ 2004
Mais Santiago n'était plus la ville que j'avais quittée quelque temps auparavant. Le chauffeur du taxi qui me mena au centre-ville n'était pas très bavard. Les kiosques à journaux affichaient seulement des titres rendant hommage au régime militaire. Les gens parlaient de tout et de rien, sauf de politique, véritable sport pratiqué auparavant par les Chiliens de tous bords. Les habitants de la première des innombrables maisons qui m'ont accueilli pendant toutes ces années ne disaient que du bien de Pinochet avec un geste de mépris, mais ils pâlissaient à la simple évocation du nom d'Allende.

Or, il ne faudrait pas se méprendre. Une majorité silencieuse de la population ignorait, ou faisait mine d'ignorer, ce qui se passait dans le pays et, en réalité, ne regrettait pas la chute d'Allende. Les files d'attente provoquées par le blocus économique contre le gouvernement de l'Unité populaire, et associé dans les esprits à un phénomène typique des pays de l'Est, avaient disparu. Les marchandises abondaient de nouveau dans les magasins. La répression était ciblée, et le Chili, en apparence, redevenait normal.

Apprendre à vivre en dictature : regarder à droite et à gauche cent fois par jour, changer d'adresse aussi souvent que possible. Se méfier de tous, même des anciens amis. Ne jamais se laisser prendre en photo. Éviter le couvre-feu, se coucher tôt. Apprendre par les journaux et par la télévision la mort de centaines de proches devenus des « terroristes ».

En fait, j'avais laissé trois enfants dans les bras de ma femme et j'étais parti pendant sept ans dans le labyrinthe de la clandestinité, côtoyant souvent mon chez-moi sans assumer entièrement mes responsabilités de père de famille, sûr et certain d'être dans mon bon droit : résister à la dictature et l'attaquer par les mots et par l'image.

Le régime militaire ne se rendait pas compte qu'une partie de son histoire s'écrivait dans nos petits écrans, malgré lui. Ironie du libéralisme économique de la dictature : caméras vidéo, magnétoscopes et cassettes circulaient librement au Chili, véhiculant, à l'insu de la répression, les témoignages d'un combat mené par des femmes et des hommes recherchés.

L'autre partie de l'histoire se faisait à petits pas et s'écrivait dans l'ombre, face à l'histoire officielle. Les caméras cachées étaient les outils d'un film tourné malgré tout. Les vidéos clandestines, véritables contre-actualités, se faufilaient dans les villes et les bidonvilles où les magnétoscopes occupaient une place privilégiée.

LE LINGE SALE DE LA DICTATURE CHILIENNE


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« ASSEZ DE DICTATURE ! »

On connaissait la responsabilité du général Augusto Pinochet dans les ordres donnés pour arrêter, détenir et exécuter ses opposants. Le 28 novembre 2004, le gouvernement chilien a ajouté à l’horreur en rendant public un document accablant révélant l’ampleur de l’utilisation de la torture - 35 000 cas - pendant la dictature. En revanche, ce qu’on a longtemps ignoré, c’est que, pendant vingt-cinq ans, le « probe » dictateur a tissé un réseau financier complexe qui lui a permis de mettre à l’abri au moins 13 millions de dollars sur des comptes secrets.
« Chacun lutte férocement pour sa vie, sa pauvre vie désespérée et animale, cette dernière mérite à ses yeux qu’on doive lui sacrifier la vie de tous les autres. Cette mort morale, cette dérision de tout sens de la solidarité, cet oubli de la dignité humaine, sont beaucoup plus tristes que la mort physique.» Luciana Nissim Momigliano
par José Maldavsky
GRAFFITI « VOLEUR »
Nous. La voix de nos tortionnaires, dans les 
locaux de la police secrète du général Pinochet. Leur ton péremptoire et grossier. La peur. La honte d’avoir à enlever ses vêtements et de rester nus pendant plusieurs heures par jour, les yeux bandés, devant un groupe d’inconnus s’acharnant, insultant, rouant de coups, martyrisant nos testicules avec force décharges électriques.

Et moi... Que me reprochaient ces inconnus ? D’avoir écrit que la répression ciblait les journalistes, les juristes, les hommes politiques, les étudiants, les enfants de la rue et les paysans. Que le caractère systématique des violations des droits humains empêchait le développement de toute vie communautaire ou coopérative dans les villes et les campagnes. Que les personnes arrêtées, aux mains de soldats sans formation et incapables de mener une enquête, subissaient souvent la torture. Que se banalisaient le recours aux gifles violentes sur les oreilles pouvant provoquer la perforation des tympans, les bastonnades, la ligature des chevilles autour d’un bâton, d’autres horreurs. Et surtout d’avoir révélé « un charnier où des cadavres de personnes tuées par balles avaient les mains liées derrière le dos ».

Avoir la chance de survivre. Respirer l’odeur nauséabonde d’une prison, après avoir subi tant de violence, peut apparaître comme un cadeau. Plus tard, être resté en vie semblera aberrant, et surtout injuste pour tous les camarades morts dans la résistance...

Pendant très longtemps, les chefs de l’armée ont soutenu que les tortures, disparitions et assassinats commis sous la dictature s’expliquaient par des «excès » relevant de «  responsabilités individuelles ». Le général Ricardo Izurieta, qui prit la tête des forces armées après le général Augusto Pinochet, estimait ainsi, en 1999 : « Ce serait une erreur de dire que, durant le régime militaire, personne n’a commis d’erreurs, mais de là à penser qu’il y a eu une politique institutionnalisée de violations des droits humains, c’est modifier les faits. »

Il a fallu attendre le 5 novembre 2004, plus de trente et un ans après le coup d’Etat qui a renversé Salvador Allende, pour que soit pris un tournant spectaculaire [1]. Dans un document officiel, intitulé « Armée chilienne : la fin d’une vision », le commandant en chef de l’armée, le général Juan Emilio Cheyre, a annoncé : « L’armée chilienne a pris la dure mais irréversible décision d’assumer les responsabilités qui lui reviennent comme institution dans les faits punissables et moralement inacceptables du passé. »

Le 28 novembre, le gouvernement du président socialiste Ricardo Lagos rendait public à son tour le rapport de la « Commission prison politique et torture », mise en place à sa demande. Le document accablant sur les arrestations illégales et les tortures sauvages pratiquées par les agents du régime militaire pendant les dix-sept années de dictature (1973-1990) confirme la responsabilité du général Pinochet dans 3 000 assassinats et disparitions, ainsi que dans 35 000 cas de torture - les noms de 28 000 victimes, authentifiées, ont été publiés dans tous les journaux du Chili. Plus de 800 centres de détention et de torture et plus de 3 600 tortionnaires ont été répertoriés.

Retrouver son nom inscrit noir sur blanc dans cette longue liste de personnes torturées donne la chair de poule. Car, sans reconnaissance, point de réparation. Et sans réparation, impossible de vivre en paix : certains survivants du génocide nazi, comme Primo Levi, faute d’avoir surmonté leur traumatisme, n’ont-ils pas fini par se suicider ? En reconnaissant enfin ses crimes, l’« ennemi » d’hier permet à ses anciennes victimes de commencer à apaiser leur douleur, voire leur humiliation.

Le général Cheyre affirme que les crimes de la dictature ne peuvent se justifier, malgré le contexte de confrontation politique que vivait le Chili à l’époque. Selon lui, l’armée chilienne n’a pas pu échapper au « tourbillon sans appel » de la guerre froide. « Ce scénario de conflit mondial excuse-t-il les atteintes aux droits humains qui ont eu lieu au Chili ?, interroge le militaire. Ma réponse est sans ambiguïté : “non”. Les violations des droits humains ne peuvent jamais et pour personne avoir de justification. »

Cette prise de position intervient alors que les tribunaux chiliens poursuivent 161 militaires, accusés de violations des droits de la personne. L’ancien dictateur Augusto Pinochet lui-même est mis en cause. Le juge Juan Guzmán Tapia a décidé de le poursuivre, en se fondant sur l’expertise médicale et psychologique ordonnée pour déterminer si le vieux général, qui a fêté ses 89 ans le 25 novembre dernier, pouvait être jugé. En 2002, une « démence subcorticale légère » causée par des micro-hémorragies lui avait permis d’échapper à un premier procès pour des disparitions et assassinats d’opposants politiques. Cette fois, la plus haute juridiction chilienne - la Cour suprême de justice - a validé les décisions du juge Guzmán : l’inculpation de M. Pinochet pour un homicide et neuf enlèvements perpétrés dans le cadre de l’opération « Condor » [2], un programme conjoint des dictatures militaires sud-américaines, dans les années 1970 et 1980, pour éliminer leurs opposants.

Augusto Pinochet, putschiste... et voleur

Pour la première fois, d’anciens collaborateurs civils et militaires du général prennent leur distance vis-à-vis de celui qui fut leur chef. Beaucoup plus que la mise au jour des violations des droits humains, celle, en juillet 2004, de l’existence de fonds secrets de l’ex-dictateur déposés à la banque Riggs de Washington a provoqué une débandade dans leurs rangs. Clin d’œil ou effet boomerang de l’histoire, c’est de l’ancien allié qu’est venu le coup de grâce quand, aux Etats-Unis, une commission du Sénat a rendu publique une inspection du Bureau du contrôleur de la monnaie. Dans le cadre du Patriot Act, de la lutte contre le terrorisme (pas d’Etat, celui-là !) et du durcissement de la législation sur le blanchiment de l’argent douteux, cette institution s’est intéressée à la banque Riggs, a constaté l’absence de pièces justifiant les sommes déposées par le général Pinochet ainsi que les transferts opérés pour son compte entre les Etats-Unis, l’Espagne, le Royaume-Uni et le Chili, avec l’aide de deux sociétés écrans installées aux Bahamas [3].

Les sommes en possession de l’ex-dictateur - elles pourraient atteindre plus de 13 millions de dollars déposés sur 125 comptes et placements financiers (28 auprès de la banque Riggs et 97 dans d’autres établissements bancaires américains) - ont déclenché une autre enquête judiciaire au Chili. Et ces nouvelles charges ont détruit l’image de probité dont bénéficiait le régime militaire auprès de ses partisans, notamment au sein de l’armée de terre.

M. Ricardo Lagos a qualifié le document du général Cheyre d’« avancée historique » et expliqué que cette claire condamnation par l’armée des violations des droits humains le remplissait « d’orgueil et de satisfaction en tant que président du Chili ».

Toutefois, la nouvelle orientation du général Cheyre ne fait pas l’unanimité au sein des forces armées. Ainsi le commandant en chef de la marine, l’amiral Miguel Angel Vergara, celui des forces aériennes, le général Osvaldo Saravia, et celui des carabiniers, le général Alberto Cienfuegos Becerra, refusent de reconnaître la responsabilité collective de leurs institutions dans les crimes perpétrés pendant la dictature. L’ancien chef de la direction du renseignement national (DINA, police secrète de M. Pinochet), le général Manuel Contreras, a même accusé le général Cheyre de « trahison » - il est vrai que M. Contreras vient d’être condamné, avec ses collaborateurs les plus proches, à de lourdes peines de prison pour l’assassinat d’opposants politiques.

À l’inverse, l’association des ex-prisonniers politiques a dénoncé le caractère « incomplet et insuffisant » du rapport du gouvernement sur les droits humains en déclarant que celui-ci « ne satisfaisait pas ses attentes de vérité, de justice et de réparation intégrale ». Selon elle, les 35 000 personnes nommées dans le dossier « ne représenteraient que 10 % des victimes d’exactions » : elle annonce « la publication des noms de tortionnaires contre lesquels une série de plaintes devrait être déposée bientôt devant les tribunaux ». L’association regrette également « la confidentialité garantie par la loi pour une durée de cinquante ans, ne contribue pas à l’établissement total de la vérité et consacre l’existence de l’impunité ». Sans compter les indemnités, qu’elle qualifie de « dérisoires », accordées aux victimes (112 euros par mois). « Il est honteux, poursuit la déclaration, que l’Etat octroie une indemnité “antistress” aux militaires tortionnaires » et qu’il accorde 10 % des revenus provenant des ventes du cuivre aux forces armées [4], « malgré la connaissance de la situation des victimes et des ravages socio-économiques que le modèle néolibéral provoque dans les secteurs les plus démunis de la population chilienne ».

Les dictatures se nourrissent de la peur qu’elles sèment. Celle du général Pinochet hante encore, malgré tout, les Chiliens, et il convient de rester vigilant. « Les pinochétistes - affirme Volodia Teitelboim - ambitionnent toujours de reconquérir le pouvoir. » Ecrivain et dirigeant communiste, il fait allusion à M. Joaquín Lavín, ancien haut fonctionnaire du gouvernement Pinochet, qui a obtenu près de 49 % des votes lors de la dernière présidentielle en l’an 2000 et qui vient de se porter candidat pour l’élection de 2006. Toutefois, en dévoilant le rapport explosif de la « Commission prison politique et torture », en permettant au Chili d’affronter son passé, le président Lagos a fait preuve d’un courage politique qui pourrait changer la donne dans la perspective de ce prochain scrutin.

Sans doute est-il trop tôt pour affirmer que la réconciliation entre Chiliens a vraiment commencé [5]. Mais le signe le plus évocateur du nouveau « climat », ce sont les remords exemplaires de la journaliste chilienne Maria Angelica de Luigi, une des plumes les plus renommées du grand quotidien El Mercurio, l’adversaire le plus farouche du régime de Salvador Allende. Elle vient de publier un impressionnant mea culpa : « Je rêvais de choses simples : de la tendresse, un peu d’érotisme, une maisonnette, d’un bon collège pour mon fils... Mes plaisirs : écrire bien, poser des questions intelligentes, mettre dans l’embarras mes interlocuteurs... Quelqu’un a-t-il eu l’idée de faire, dans El Mercurio, un reportage dans les centres de torture de la DINA ? Personne, pas même moi. Je ne peux mettre personne en cause. Je n’ai jamais été censurée. J’étais une chienne. Et pendant ce temps, il y avait des Chiliennes à qui ils défonçaient le vagin avec des animaux, des bouteilles, de l’électricité, avec des coups de poing ; et ils tuaient leurs enfants et leurs parents. Au même moment, moi, je lisais des contes à mon fils, j’avais un petit copain, j’allais à la plage avec mes amis journalistes. Demander pardon à tous, à personne ? Je préfère personnifier : je te demande pardon à toi, journaliste, Olivia Mora, qui portait le drapeau d’Allende, toi la gauchiste, qui a joué sa vie pour sa cause sans tomber dans les sectarismes. Tu n’as jamais voulu tuer personne, mais réaliser la justice sociale... Olivia, pardonne-moi, car je n’ai rien fait pour casser la chaîne d’horreur qui a emporté l’un de tes enfants. »

COUP D'ETAT, VERSION RAYMOND ARON

RAYMOND ARON
« La vie et la mort du président Allende forcent également le respect . Jusqu'au bout fidèle à son serment constitutionnel, il n'a ni renoncé à son projet socialiste ni supprimé les libertés publiques. C'est l'armée finalement, et non la coalition de gauche, qui a proclamé l'état de siège et suspendu le fonctionnement d'une démocratie longtemps donnée en exemple aux pays d'Amérique latine. Si la qualité des âmes pouvait suppléer à la qualité des idées, si un chef d'Etat n'était comptable que de ses intentions, l'histoire du Chili s'écrirait en noir et blanc : les démons en armes abattent la vertu du pouvoir. 
Il suffit de se reporter aux dépêches qu'envoyaient depuis plusieurs semaines tous les correspondants de presse pour se convaincre que le coup d'Etat attriste plus qu'il ne surprend. Des deux côtés, on se préparait à l'épreuve de force ; des deux côtés, on s'organisait pour un combat que l'opinion prévoyait et redoutait tout à la fois. Inflation galopante, pénurie des produits de première nécessité, rationnement, marché noir, queues devant les magasins, épuisement des réserves de change : tel se présentait aux ménagères des villes le bilan économique du socialisme à la chilienne. 
Je ne déteste rien tant que les coups d'Etat militaires, même ceux que les circonstances et l'art permettent de dissimuler sous des apparences légales. Mais, en septembre 1973, ce que le commentateur ne peut ni ne doit oublier c'est que l'armée chilienne passait pour respectueuse des institutions, qu'elle le fut effectivement au cours des deux premières années du régime d'unité populaire, qu'elle sauva même le président Allende quand plusieurs chefs militaires acceptèrent d'entrer au gouvernement. L'armée ne rompit finalement avec sa tradition et ses principes qu'à un moment où l'échec du président Allende était consommé. Elle n'intervint pas pour arrêter les progrès du socialisme - le président, face aux passions déchaînées et à une économie dégradée, ne songeait plus qu'à durer - mais pour prévenir une guerre civile. » (Raymond Aron, « La tragédie chilienne », Le Figaro, 14 septembre 1973.)
Notes :

[1] Lire Tomás Moulian, « Le rêve brisé de Salvador Allende », Le Monde diplomatique, septembre 2003.
[2] Le général Pinochet pourrait aussi être jugé par contumace à Paris. Selon Me William Bourdon, un des avocats des familles de Français disparus au Chili - René Chanfreau, Etienne Pesle, Georges Klein et Jean-Yves Claudet-Fernandez -, son renvoi devant une cour d’assises serait « imminent ». Le parquet du tribunal de grande instance de Paris a bouclé son réquisitoire définitif le 15 octobre 2004.
[3] Pour éviter un procès sur les comptes secrets de l’ex-général, la banque Riggs a accepté de verser près de 6,9 millions d’euros aux victimes de la dictature.
[4] Cette dîme de 10 % a été octroyée aux militaires, dès le début de la dictature, par le général Pinochet. Le Chili est le premier producteur de cuivre du monde.
[5] Le 29 novembre 2004, en Argentine, à la demande d’Interpol Chili, M. Sergio Galvarino Apablaza Guerra - « Commandant Salvador » - a été arrêté. Dirigeant du Front patriotique Manuel Rodríguez, il est accusé d’être l’« auteur intellectuel » de l’assassinat de Jaime Guzmán, un sénateur d’extrême droite ayant étroitement collaboré avec la dictature. Le 28 décembre, la Cour suprême du Chili a validé la demande d’extradition.

LE DICTATEUR FANTÔME


L’histoire a parfois la mémoire courte, et dans la plupart des pays du monde, lorsque est évoquée la date du 11 septembre, ce sont aussitôt les images des avions se fracassant contre les tours du World Trade Center qui viennent à l’esprit. Pour le peuple chilien, le 11 septembre est une date imprimée au fer rouge dans la conscience collective. Il s’agit du 11 septembre 1973, jour où un coup d’État militaire a renversé le gouvernement démocratique de Salvador Allende et a instauré, avec le général Augusto Pinochet à sa tête, un régime dictatorial.
par José Maldavsky
Le film Salvador Allende (1), du cinéaste chilien Patricio Guzmán, est un récit romantique, très personnel sur, dit-il, « l’homme qui a marqué ma vie». Trente ans après l’instauration de la terreur, Guzmán, jeune cinéaste à l’époque du gouvernement de l’Unité populaire (1970-1973) (2), confie : « Je ne serais pas ce que je suis, si Allende n’avait pas incarné l’utopie d’un monde plus juste et plus libre. » Son Salvador Allende n’est pas une simple biographie, où nous suivons le protagoniste de l’histoire pendant les différentes étapes de sa vie. C’est aussi et avant tout un poème qui sort des tripes de l’artiste pour rendre hommage à « Salvador Allende, cet homme atypique, révolutionnaire et fanatique de démocratie jusqu’au suicide ».

Paradoxalement, souligne avec finesse l’ancien dirigeant communiste chilien Volodia Teitelboim, « on parle peu d’Allende parce que ce serait comme brutaliser les consciences. Il a rompu avec le style habituel. Je crois qu’il faut absolument le réhabiliter en préservant son image éthique et morale. (...) Il est présenté comme un rêveur. Il continue à être bâillonné... »

Au moment où l’humanité tout entière subit le contrôle sans contrepoids d’une seule puissance, les États-Unis d’Amérique, la conspiration de Washington contre le gouvernement de Salvador Allende, dénoncée sans ambiguïté dans le film par Edward Korry, l’ancien ambassadeur de Richard Nixon au Chili à l’époque du putsch, donne des frissons dans le dos par « sa cruelle actualité ».

Cette même « cruelle actualité » nous frappe aussi dans Saccage : Argentine, le hold-up du siècle (3), film dans lequel l’Argentin Fernando E. Solanas fait l’analyse approfondie du mécanisme qui a conduit ce pays à la catastrophe économique et sociale et à la résistance d’un peuple qui s’est révolté avec courage pour ouvrir une nouvelle route vers la dignité.

Avec le bistouri d’un chirurgien, Solanas décortique sans complaisance « l’ultralibéralisme éhonté, la spoliation des biens de l’État, l’explosion de la dette extérieure, la corruption politico-financière, avec l’aide de multinationales et sous l’œil des institutions internationales ». Il dénonce la façon dont un pays riche comme l’Argentine a été mené au cataclysme de la famine, des maladies et de vies humaines sacrifiées pour satisfaire 10 % de privilégiés qui ont participé au « saccage » pendant vingt-cinq ans, de la dictature militaire jusqu’à aujourd’hui.

C’est un médecin de l’hôpital de Tucumán qui résume en toute simplicité le prix de la politique d’austérité appliquée par les différents gouvernements lorsqu’il affirme que « chaque plan d’austérité, c’était un coup de poignard pour les médecins, parce qu’on savait que six mois après les enfants des bidonvilles n’allaient pas manger et qu’on allait les accueillir chez nous. C’est pour ça qu’on a écrit ce texte qui dit : “d’autres prennent les décisions, nous, nous les voyons mourir” ».

Au-delà de la dénonciation de la terreur et de la violence déclenchées par la dictature de l’argent au Chili et en Argentine, ce qui indigne davantage dans Salvador Allende et Saccage, c’est l’impunité des responsables des crimes commis au nom de l’ultralibéralisme. Augusto Pinochet le Chilien et Carlos Menem l’Argentin coulent des jours heureux en toute tranquillité, quand tous deux méritent de comparaître devant le tribunal de l’Histoire... et la justice humaine.

José Maldavsky

Journaliste, coauteur de Chili : 11 septembre 1973, Le Serpent à plumes - Arte éditions, Paris, 2003.

(1) Salvador Allende, de Patricio Guzmán, produit par JBA Production (France), en coproduction avec Les Films de la passerelle (Belgique), CV Films (Allemagne), Mediapro (Espagne), Université de Guadalajara (Mexique), P. Guzmán Producciones Cinematográficas S.L. Sortie nationale : 8 septembre 2004.

(2) L’Unité populaire : coalition de communistes, de socialistes, de radicaux et de chrétiens de gauche qui soutenait Salvador Allende.

(3) Saccage : Argentine, le hold-up du siècle, de Fernando Solanas, produit par Ciné Sur SA (Argentine), Thelma AG (Suisse), ADR Production (France). Sortie nationale : 29 septembre 2004.