jeudi 12 juin 2008

Appel de Kissinger à l'unité des Américains


Conciliabules Kissinger - Pinochet 1976

«Lorsque j'étais jeune professeur, il y avait un sens d'unité sur la façon avec laquelle nous devions aborder les grands enjeux internationaux. Nous avions le sentiment d'être engagés dans une entreprise commune», s'est rappelé hier l'ancien secrétaire d'État des présidents Richard Nixon et Gerald Ford devant les centaines de participants de la Conférence de Montréal venus l'entendre à l'heure du dîner. C'était l'époque de la guerre froide, les États-Unis et les autres pays occidentaux se voyaient comme les défenseurs de la démocratie et du capitalisme contre l'Union soviétique et ses pays satellites.

La guerre du Vietnam marquera la première grande fracture dans l'opinion publique américaine. «Lorsque le débat devient aussi polarisé et les attaques aussi personnelles, il n'y a plus moyen de rien faire», a expliqué celui qui était l'un des acteurs les plus importants à l'époque dans le camp américain.

Le monde a considérablement changé depuis ces années, mais le débat sur la politique étrangère américaine est tout aussi polarisé. En dépit des divergences d'opinion apparemment irréconciliables entre les camps républicain et démocrate sur ces enjeux, le partisan déclaré du candidat républicain John McCain estime qu'il est grand temps de rétablir une certaine unité de vue entre tous les Américains. «C'est un processus à travers lequel nous devons passer», a déclaré l'ancien diplomate de 85 ans. «Plusieurs d'entre nous [à Washington] avons convenu que, quelle que soit l'issue des élections, nous chercherons ensuite à arrêter une position bipartisane sur la direction que devrait prendre la politique étrangère. Nous serons sans doute en désaccord sur les meilleurs moyens tactiques, cela relèvera ensuite du débat démocratique normal, mais nous voulons rétablir un consensus sur notre rôle fondamental dans le monde.»

L'affaiblissement de l'État-nation

L'un des principaux facteurs dont il faudra tenir compte, selon lui, est l'affaiblissement de l'État-nation dans plusieurs parties du monde. On avait l'habitude depuis plus 300 ans de concevoir la scène internationale comme un monde habité seulement par des pays exerçant une souveraineté pleine et entière à l'intérieur de leurs frontières.

La création de l'Union européenne a toutefois amené des pays à céder «une bonne partie de cette souveraineté» à une entité commune dont les assises et l'autorité ne sont pas encore aussi fortes que celles des États-nations. «On n'est plus dans le passé, mais on n'est pas encore dans le futur», a résumé Henry Kissinger dans son discours d'une vingtaine de minutes bien tassées. Cela a notamment pour conséquence que l'on ne se sent plus capable d'exiger les mêmes sacrifices de la population au nom de l'intérêt collectif. Un exemple concret de ce phénomène, selon lui, est cet engagement de l'Allemagne en Afghanistan qui s'accompagne de toutes sortes de conditions afin de limiter au maximum les risques de pertes de soldats.

L'État-nation se porte mal aussi au Moyen-Orient, a-t-il dit. Imposée au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, cette structure politique n'a jamais vraiment fonctionné dans la région et donne aujourd'hui de nombreux signes d'effritement. Cela a notamment pour conséquence que le conflit irakien ne pourra vraisemblablement pas se régler par l'établissement d'un État-nation au terme d'une entente avec un gouvernement national. Le résultat final ressemblera probablement plus à un pays composé de régions autonomes qui aura fait l'objet d'un compromis entre les différents pays et forces impliqués sur le terrain.

La coopération entre géants

En Asie, c'est le phénomène contraire qui se produit, a noté Henry Kissinger. La rapide ascension de la Chine et de l'Inde ont propulsé à l'avant-plan des États qui ont une emprise solide sur leur territoire et qui ont une idée claire des objectifs à poursuivre dans les années à venir sur la scène internationale. L'influence croissante de ces géants aura fatalement pour effet de déplacer dans leur direction le centre de gravité mondial. Les États-Unis auraient toutefois tort de faire de la Chine leur nouvelle Union soviétique, a-t-il expliqué, comme il l'avait fait la semaine dernière dans Le Devoir. Un trop grand nombre de questions importantes, telles que l'énergie, l'environnement et la prolifération nucléaire, ne pourront être réglées, selon lui, que par la coopération entre ces géants.

«Les Américains aiment penser qu'il y a une solution à chaque problème, mais il n'y aura pas de solution magique», a dit Henry Kissinger à son auditoire. Il a toutefois prédit qu'après les élections présidentielles américaines, «vous assisterez probablement à des débats intenses, mais lorsque la fumée se dissipera, vous verrez ces enjeux ressortir».

Conciliabules Kissinger - Pinochet 1976


Tout le monde n'était pas aussi bien disposé hier à écouter tranquillement l'ancien conseiller à la sécurité nationale de 1969 à 1975 et secrétaire d'État de 1973 à 1977. Une soixantaine de manifestants ont fait le pied de grue devant l'entrée de l'hôtel du centre-ville où se déroulait l'événement. Des manifestants de tous les âges y ont dénoncé en français et en anglais les crimes contre l'humanité dont se serait rendu coupable Henry Kissinger, selon certains. On lui reproche notamment les morts des bombardements américains sur le Cambodge durant la guerre du Vietnam et l'appui des États-Unis au régime de Suharto malgré l'invasion du Timor oriental. Plusieurs Chiliens d'origine étaient là pour dénoncer les opérations clandestines ayant mené au renversement de Salvador Allende au Chili en 1973.

Bachelet diplomate

Quelques minutes après le passage de Henry Kissinger, les participants à la Conférence de Montréal ont entendu l'allocution d'une femme qui a bien connu ces années noires de l'histoire du Chili. La présidente du pays, Michelle Bachelet, a toutefois refusé de commenter la présence de l'ancien secrétaire d'État américain. Interrogée à sa sortie de la conférence, Mme Bachelet -- dont le père est mort torturé sous la dictature et qui a dû elle-même vivre en exil pendant plusieurs des années Pinochet -- a repoussé poliment les questions.

«Je n'étais pas ici [à l'heure du midi], je n'ai pas entendu ce que M. Kissinger a dit. J'ai mon opinion sur son passé, mais je ne sais pas ce qu'il a dit aujourd'hui, alors je ne commenterai pas», a-t-elle dit, un sourire aux lèvres.

Mme Bachelet venait par ailleurs de livrer un discours d'une vingtaine de minutes durant lequel elle a vanté les mérites économiques du Chili de l'après-Pinochet. Évoquant la croissance soutenue et la baisse importante du taux de pauvreté (de 40 % en 1990 à 13,7 % en 2006, selon la présidente), Mme Bachelet a notamment associé ces succès au climat politique qui règne depuis le retour de la démocratie au Chili.

Cela parce que la coalition au pouvoir depuis 1990 a réussi à «créer des consensus» et à mettre de côté le «modèle de politique de la confrontation», a indiqué Michelle Bachelet, qui s'est exprimée en anglais et en français.

La présidente socialiste a beaucoup insisté sur la notion de changement. «On peut changer les choses telles qu'on les connaît, a-t-elle lancé. En politique comme ailleurs. Et je le dis en tant que présidente élue d'un pays où règne une forte tradition sexiste.»

Avant de se présenter devant les congressistes, Mme Bachelet avait rencontré en matinée le premier ministre Jean Charest, avec qui elle a discuté des relations entre le Québec et le Chili, d'éducation et de la possibilité d'implanter un système d'échange d'étudiants universitaires. Mme Bachelet a aussi rencontré Pauline Marois et Michaëlle Jean.

Elle a finalement fait un saut à l'Université de Montréal pour signer une entente de coopération entre deux centres de développement des jeunes enfants.