mardi 12 juillet 2005

LA MÉMOIRE SALIE D'ALLENDE

ELISABETH ROUDINESCO PHOTO LÉA CRESPI

On se souvient qu'en 1987 Victor Farias, universitaire chilien, professeur à l'Université libre de Berlin, et ancien élève de Martin Heidegger avait semé le trouble dans la communauté intellectuelle française en publiant un livre dans lequel il prétendait interpréter l'ensemble de l'oeuvre du philosophe allemand à la lumière du soutien que celui-ci avait apporté au régime nazi entre 1933 à 1945. L'ouvrage relevait d'une méthodologie pour le moins discutable puisqu'elle consistait à valider des convictions intimes sans jamais les soumettre à l'épreuve du doute et tout en ayant l'air de les déduire d'un savant travail archivistique. Comme Heidegger avait bel et bien été nazi, et que, depuis 1945, de multiples travaux n'avaient pas cessé d'en apporter de nouvelles preuves, Farias bénéficia en France d'une forte sympathie.
Emporté par sa passion vengeresse, Farias s'est mis en tête, dans son dernier ouvrage, de désacraliser l'histoire de son pays, en prétendant apporter la preuve que Salvador Allende, mort le 11 septembre 1973, après avoir livré combat contre la junte militaire dirigée par Augusto Pinochet, ne serait en réalité qu'un adepte de la solution finale, antisémite, homophobe et pourfendeur de races inférieures : en bref, un nazi déguisé en socialiste (1).

LE SCRIBOUILLARD
VICTOR FARIAS
Pour comprendre comment Farias a pu en arriver à une telle dérive, il faut revenir à l'année 1933. A cette date, en mai, le jeune Allende, âgé de 25 ans, présenta devant ses maîtres de l'université de Santiago, une thèse pour l'obtention du titre de médecin. Déjà engagé dans la gauche socialiste, il avait pris pour thème de son mémoire la question de l'hygiène mentale et de la criminalité (2).

Comme la quasi-totalité des médecins hygiénistes de sa génération, formés à la théorie dite de «l'hérédité-dégénérescence», laquelle avait été importée sur le continent latino-américain dès le début du siècle, le jeune Allende croyait que chaque individu déviant avait des «tares», liées aussi bien à une appartenance dite «raciale» qu'à des traits de caractère ou à des maladies dites «héréditaires» (alcoolisme, tuberculose, maladies vénériennes). Pour traiter l'ensemble de ces pathologies, dont on pensait qu'elles débouchaient sur le crime ou la délinquance, il préconisait la création d'un hygiénisme d'Etat. Et pour les homosexuels, il proposait ­ en citant des cas de l'école allemande ­ un traitement endocrinologique.

En Allemagne, ce furent des médecins des Lumières, ­ Rudolf Virchow (1821-1902) par exemple ­ qui inventèrent la biocratie, c'est-à-dire l'art de gouverner les peuples par les sciences de la vie. Conservateurs ou progressistes, ces hommes de science, intègres et vertueux, avaient pris conscience des méfaits que l'industrialisation faisait peser sur l'âme et le physique d'un prolétariat de plus en plus exploité dans des usines malsaines. Hostiles à la religion, dont ils pensaient qu'elle égarait les hommes par de faux préceptes moraux, ils voulaient combattre toutes les formes dites de «dégénérescence» liées à l'avènement du capitalisme.

Aussi avaient-ils imaginé l'utopie d'un «homme nouveau» régénéré par la science. Et ils furent imités par les communistes et les fondateurs du sionisme, Max Nordau, notamment, lequel voyait dans le retour à la Terre promise, la seule manière de libérer les juifs européens de l'abâtardissement où les avaient plongés l'antisémitisme et la haine de soi juive. Favorables à une maîtrise de la procréation et à la liberté des femmes, ces médecins avaient mis en oeuvre un programme eugéniste par lequel ils incitaient la population à se purifier grâce à des mariages médicalement contrôlés. Certains d'entre eux, comme le psychiatre freudien Magnus Hirschfeld (1868-1935), dont les ouvrages seront brûlés par les nazis, adhéra à ce programme, convaincu qu'un homosexuel de type nouveau pouvait être créé par la science.

On connaît la suite. A partir de 1920, dans une Allemagne exsangue et vaincue, les héritiers de cette biocratie poursuivirent ce programme en y ajoutant l'euthanasie et les pratiques systématiques de stérilisation. Hantés par la terreur du déclin de leur «race», ils inventèrent alors la notion de «valeur de vie négative» convaincus que certaines vies ne valaient pas la peine d'être vécues : celle des sujets atteints d'un mal incurable, celle des malades mentaux et enfin celle des races dites inférieures. La figure héroïsée de l'homme nouveau inventée par la science la plus civilisée du monde se retourna alors en son contraire, en un visage immonde, celui de la race des seigneurs revêtue de l'uniforme de la SS.

Dans son mémoire de 156 pages, divisé en six parties, Allende exposait donc, en 1933, de la manière la plus académique, des théories scientistes qui avaient été adoptées à la fin du XIXe siècle ­ sur la lancée du darwinisme ­ par les plus hautes autorités de la science médicale européenne. Mais à aucun moment, il ne se réclamait de l'eugénisme éradicateur qui était en train de devenir en Allemagne la composante majeure de la biocratie nazie. Une seule fois, il employait le terme d'euthanasie pour souligner qu'elle était un équivalent moderne de l'ancienne Roche Tarpéienne d'où l'on précipitait à Rome les condamnés à mort.

Et d'ailleurs, c'est à l'école italienne, et non pas allemande, qu'il empruntait la plupart de ses références, et notamment au célèbre Cesare Lombroso (1836-1909), dont l'enseignement avait marqué tous les spécialistes de l'anthropologie criminelle (ou criminologie). Issu de la bourgeoisie juive de Vérone, ce médecin socialiste avait été l'adepte de la phrénologie avant de mettre au point sa doctrine du «criminel-né» à partir d'une bien curieuse expérience.

En 1870, il avait cru déceler dans la boîte crânienne d'un brigand toute une série d'anomalies et, de là, il en avait déduit que l'homme criminel était un individu marqué par les stigmates d'une animalité sauvage. En conséquence, il en était venu à rattacher chaque race à une typologie criminelle spécifique. Dans un texte de 1899 sur «Le délit, ses causes et ses remèdes», il avait décrit les comportements délictueux des Arabes bédouins, de certains Indiens et des Tsiganes, en des termes qui, aujourd'hui, relèveraient d'un jugement racialiste. Et il avait ajouté que la criminalité «spécifique des juifs était l'usure, la calomnie et la fausseté, alliées à une absence notoire d'assassinats et de délits passionnels».

C'est cette phrase, citée par Allende dans l'avant-dernier chapitre de sa thèse, qui est exploitée aujourd'hui par Farias pour accuser celui-ci, non seulement d'avoir été nazi dès 1933, mais de n'avoir jamais abandonné ensuite son engagement. Sans rien connaître de l'histoire des multiples évolutions de la biocratie postdarwinienne, il se livre donc à une interprétation rétrospective qui ne repose sur aucune étude critique des textes.

Certain d'avoir identifié un véritable nazi, Farias poursuit son investigation en affirmant qu'entre 1938 et 1941, Allende, alors ministre de la Santé du gouvernement Frente popular de Pedro Aguirre Cerda, avait rédigé un projet de loi en faveur de la stérilisation des malades mentaux semblable à celui de l'Allemagne hitlérienne. L'ennui c'est qu'en lisant le texte de ce projet ­ qui ne fut jamais voté ­ on s'aperçoit qu'il ne correspond en rien à une quelconque visée nazie. L'objectif des hitlériens était d'éliminer les malades mentaux et non pas de les empêcher de procréer. La nuance est de taille même si les apparences sont trompeuses.

Toujours soucieux de démontrer l'indémontrable, Farias en vient à affirmer, sans autre preuve que son propre témoignage oral, que sous sa présidence, Allende aurait protégé de l'extradition un authentique nazi, le colonel SS Walter Rauff, condamné par le tribunal de Nuremberg pour avoir exterminé 96 000 personnes. Or, quand on lit la correspondance de 1972 entre Simon Wiesenthal et Allende (3), on s'aperçoit qu'il s'agit, là encore, d'un véritable détournement des textes.

Rappelant que la Cour suprême chilienne avait refusé en 1963 d'extrader Walter Rauff, Wiesenthal s'adressa à Allende, en août 1972, pour lui demander de faire réviser cette décision. Allende intervint alors auprès de la Cour sans obtenir satisfaction. Dans une lettre datée de novembre 1972, Wiesenthal le remercia chaleureusement. (3)

Non content de salir la mémoire d'un homme auquel il voue tant de haine, Farias a fait savoir, dans un entretien daté du 7 juin dernier, qu'il avait demandé aux autorités allemandes de débaptiser tous les lieux qui portent encore le nom d'Allende et d'y apposer celui de la poétesse chilienne Gabriela Mistral (1889-1957), connue pour son engagement chrétien auprès des démunis.

Farias s'acharne donc à vouloir destituer l'une des figures les plus populaires, avec celle de Che Guevara, de l'antifascisme latino-américain. Entre les lignes de son essai, on devine la présence d'une conviction délirante, malheureusement répandue aujourd'hui, et qui vise à faire du socialisme une doctrine totalitaire semblable au nazisme ­ l'une étant toujours la face cachée de l'autre ­ et de l'héroïsme révolutionnaire l'expression d'une violence qu'il faudrait bannir de la cité à coups de normalisation des corps et des esprits.

Mais ce que Farias et ses partisans oublient, c'est que personne ne pourra jamais ôter à un héros la décision de sa propre mort. Or, Allende est mort comme un héros, au sens grec du terme, préférant une vie brève à la longue durée d'une vieillesse soumise. Le 11 septembre 1973, refusant de se rendre à l'ennemi, il fit sortir ses compagnons d'armes du palais de la Moneda puis, à l'aide de son pistolet mitrailleur, il se tira une rafale dans la bouche. Et c'est bien le spectre de cet héroïsme-là qui continue de hanter les consciences méprisables de ceux qui jamais ne connaîtront un tel destin.

(1) L'ouvrage est paru simultanément, en mai 2005, au Chili et en Espagne sous deux titres différents : 1 ­ Salvador Allende. Antisemitismo y eutanasie. 2 ­ Salvador Allende: contro los judios, los homosexuales y otros "degenerados". Cf. également: Heidegger et le nazisme, Verdier, 1987.
(2) Higiene mental et delincuencia. Cette thèse est accessible sur le site de la Fondation Allende.
(3) Cette correspondance est accessible sur le site de la Fondation Allende.


Elisabeth Roudinesco

samedi 1 janvier 2005

LA DEMANDE D’EXTRADITION DE GALVARINO APABLAZA : UNE AUTRE BLAGUE «INNOCENTE» DE LA JUSTICE CHILIENNE

GALVARINO SERGIO APABLAZA GUERRA 
Galvarino Apablaza, qui a appris qu’on lui reprochait la mort de Guzmán et l’enlèvement de Cristián Edwards, est mis en examen par le juge Hugo Dolmestch peu après son arrestation. Ces deux causes sont résolues policièrement et judiciairement, et il a été établi que Galvarino Apablaza n’est pas impliqué.

Les avocats qui représentent l’État chilien pour la demande d’extradition ne se sont pas présentés : il s’agit de l’avocat Jorge Morales du département juridique du Ministère de l’Intérieur et de l’avocate Lupy Aguirre du Conseil de Défense de l’État (CDE), présidé par Clara Szczaranski.

De son côté, la défense de « Salvador », l’avocat Carlos Margotta, qui a une grande expérience dans le domaine des Droits de l’Homme au Chile, a refusé de plaider devant les juges suprême car il a déclaré avoir eu « la certitude que tout était déjà préparé, je ne me suis pas présenté pour dénoncer le fait que cette instance n’était rien d’autre qu’une formalité puisque la sentence était décidée d’avance, ce qui montre qu’au Chili, Galvarino Apablaza ne bénéficie pas des garanties minimales d’un procès équitable, étant donné qu’il est déjà jugé et condamné ».

L’absence des avocats du Gouvernement chilien a surpris l’avocat Luis Hermosilla et a provoqué la colère des porte-paroles du pinochetisme, la UDI [2] qui a émis une série de qualificatifs négatifs à travers les déclarations d’Andrés Chadwick.

Le CDE, pour sa part, selon la presse chilienne, a considéré que la demande d’extradition était un jugement préalable administratif et donc, que l’audience au pénal était la dernière étape qui consistait à vérifier si la demande d’extradition était en bonne et due forme. C’est pour cela, ont-ils expliqué, que l’organisme s’est concentré sur les plaidoiries pour le procès d’Apablaza et a insisté pour qu’il soit arrêté et extradé.

Le sous-secrétaire du ministère de l’Intérieur, Jorge Correa Sutil, selon le même journal, a reconnu que l’absence du ministère a été une erreur. Cependant, il a rendu responsable de cela l’avocat Jorge Morales, qui était en charge du cas et qui actuellement se trouve en vacances à Cuba. Selon Correa, « cet avocat a informé que le cas serait examiné sans plaidoiries. Cette erreur a motivé la décision, le lendemain du jugement, de déssaisir cet avocat du cas Apablaza, et il est possible que d’autres mesures soient prises à son encontre. » 

Correa a réitéré que « cette erreur n’a pas eu de conséquences, car l’extradition a été accordée et le résultats était parfaitement prévisible » . Pour le moment, le cas est entre les mains du chef du département juridique du ministère de l’Intérieur, Jorge Claissac, dont le rôle joué dans l’« erreur » a été aussi mis en question de façon interne.

Les télévisions chiliennes ont fait remarqué que l’absence des avocats du gouvernement lors du jugement de la Cour Suprême donnait apparemment raison à l’avocat Margotta, car ils ont démontré par leur absence que c’était une perte de temps et une simple formalité. Ils connaissaient le résultat d’avance, ils n’avaient donc même pas besoin de se présenter.

D’accord sur l’impunité et la répression

Au-delà des aspects juridiques, administratifs et même anecdotiques de l’Audience du 28 décembre, il est évident que Galvarino Apablaza est la cible de la Concertation et de la Droite pinochetiste.

Le propre président Ricardo Lagos, dans une priorité peu commune après « la crise du gaz », a pris le téléphone de La Moneda pour demander l’extradition de « Salvador » a son homologue argentin, le président Néstor Kirchner. Le ministre de l’Intérieur, José Miguel Insulza et le ministre des affaires étrangères Ignacio Walker ont fait la même chose à de nombreuses reprises.

Pire encore, ils se sont démenés pour imposer l’expulsion immédiate, pour essayer d’éviter le délicat processus d’extradition et pour empêcher Apablaza de demander l’asile. Ce subterfuge a été rejeté par le gouvernement argentin puisqu’il est contraire à la loi.
La droite chilienne, de son côté, a décidé de renoncer au voyage des sénateurs Chadwick et Espina, en faveur de l’expulsion, après avoir évalué le manque d’effet de l’avancée des députés UDI Darío Molina, président de la Commission Bilatérale chileno-argentine, Cristián Leay, et du parlementaire de RN [3], Carlos Vilches en Argentine. Les ennuis de « santé » de l’avocat Hermosilla ont servi d’excuse.

Le discrédit dont souffre aujourd’hui la droite chilienne, sur la scène chilienne et argentine, pour des affaires de droits de l’homme, complicité de tortures, affaires diverses, pédophilie et autres, les pousse à déplacer leurs pressions sur les personnalités de la Concertation pour harceler, par leur intermédiaire, ceux qui ont lutté et se retrouvent personnalisés par Galvarino Apablaza.

Cela se traduit actuellement par des appels téléphoniques de personnalités de la Concertation au pouvoir exécutif et au lobby de leur ambassade.

Tout ceci est la continuité politique, juridique et diplomatique du plan Cóndor recyclé version 2004.

L’intervention de la Jipol, la police chilienne, dans l’arrestation de Galvarino Apablaza en Argentine le 29 novembre dernier, où est également impliqué le célèbre tortionnaire et responsable d’enlèvements d’enfants de détenus disparus à « Automotores Orletti » en 1975, Miguel Angel Furci, montre bien la continuité politique de l’État chilien.

Le Cas 1281 qui explique en détail la collaboration des organes répressifs chiliens avec le FBI et leurs homologues argentins, collaboration qui a été déclarée illégale judiciairement, a été l’élément clé de l’arrestation d’Apablaza.

Cela s’est produit malgré la négation de l’ancienne ministre chilienne des affaires étrangères, Soledad Alvear, qui dans une lettre adressée à des organisations de Droits de l’Homme en Argentine datée du 4 mai 2000, signale « ... le gouvernement du Chili ne participe à aucune coordination internationale d’organismes d’intelligence pour poursuivre des combattants sociaux. » Les faits contredisent l’ex ministre des affaires étrangères et actuelle et possible candidate à la Présidence de la République.

La complaisance complice

La transition vers la démocratie promise par la Concertation est encore une tâche en suspens. La Constitution politique pinochetiste est toujours en vigueur, avec des pouvoirs qui consolident peu à peu un régime civil-militaire, avec des super pouvois comme le COSENA et des enclaves de la dictature comme les sénateurs désignés. Avec les Tribunaux militaires qui restent en activité, qui imposent la prison à ceux qui ont lutté pour la démocratie contre le régime militaire passé et qui force des centaines de patriotes chiliens à vivre encore aujourd’hui dans la clandestinité. Pire encore, cette répression s’étend aujourd’hui aux communautés Mapuches qui comptent 400 personnes mises en examen par des tribunaux militaires.

On a fait connaître le terrible témoignage de plus de 28000 chiliens torturés. Un tremblement de terre social, selon le Président Lagos.

On connaît le témoignage et l’identité des torturés. Mais on cache l’identité des tortionnaires pendant 50 ans. Pourquoi ?

Parce que les assassins qui ont commis le génocide pendant le régime militaire passé sont aujourd’hui des personnalités reconnues, parce que la grande majorité de ces tortionnaires occupent aujourd’hui des postes importants dans des institutions. Tout cela avec la complaisance complice des gouvernements de la Concertation.

C’est pour cela que ce n’est pas surprenant que la Concertación et la droite s’unissent pour poursuivre et faire des procès à des combattants sociaux.

Cet orgueil indécent provoque le dégoût du peuple chilien, et principalement celui des jeunes qui chaque jour méprisent davantage des politiciens opportunistes et pusillanimes, qui préfèrent se taire et être les complices d’auteurs de génocides et de tortionnaires.

Voilà pourquoi Salvador a recueilli autant d’appuis solidaires du peuple chilien et de ses organisations sociales et de défense des Droits de l’Homme. C’est seulement ainsi que s’explique l’immense solidarité qu’il reçoit de divers peuples du monde entier.

C’est la même chose qui se passe en Argentine, qui a aussi souffert d’une dictature criminelle. La différence c’est qu’ici les auteurs de génocide, les tortionnaires et leurs complices sont montrés du doigts, sont prisonniers et n’ont pas le droit d’occuper des postes publics.


Notes

[1] Le 28 décembre est la fête des Innocents (Cette fête peut s'assimiler à celle du «Poisson d'avril»  en France. )

[2] UDI : Union des démocrates indépendants, parti de droite qui a soutenu la dictature et dont était issu Jaime Guzmán.

[3] RN : Rénovation Nationale, parti de droite qui a soutenu la dictature.

dimanche 27 juin 2004

LES MILLIONS CACHÉS DE LA FAMILLE DU GÉNÉRAL


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

LA FAMILLE DU GÉNÉRAL

La justice enquête sur des détournements de l'argent de l'État et des ventes d'armes.


DESSIN PATRICK CHAPPATTE - LE TEMPS, SWITZERLAND 
«Quand il faudra que je m'en aille, déclarait Pinochet deux ans après le coup d'État du 11 septembre 1973, j'irai chez le notaire et je retirerai mon enveloppe avec mes biens, rien de plus. Et même, au mieux, je m'en irai avec moins que ce que j'avais quand j'ai pris mes fonctions.» En 1973, selon une déclaration réalisée effectivement devant notaire, ses biens se limitaient à une maison et près de 500 dollars.

Plus de trente ans après, le Sénat américain a révélé, fin juillet, l'existence de 4 à 8 millions de dollars conservés par l'ancien dictateur et sa femme sur des comptes secrets à la banque américaine Riggs, entre 1994 et 2002. Somme qui ne correspond pas aux revenus du simple fonctionnaire que Pinochet a été sa vie durant : officier, chef de l'armée de terre, chef de l'État, puis sénateur à vie.

«Corruption». 

Le général s'est-il enrichi sur le dos de l'État ? A-t-il profité de la vague de privatisations réalisées sous la dictature (1) ? A-t-il reçu des commissions lors de l'achat et la vente d'armes ? A-t-il bénéficié de donations ? Autant de pistes que suit le juge d'instruction Sergio Muñoz, chargé de l'enquête sur l'argent découvert. La défense de l'ex-dictateur a expliqué l'origine de cet argent par des «économies personnelles» et des «donations privées» qu'il aurait reçues notamment «durant la période de sa détention à Londres». Or, «non seulement les donations sont soumises à l'impôt», remarque l'avocate des droits de l'homme Carmen Hertz, mais «Pinochet exerçait des charges publiques, en tant que chef de l'armée de terre et président autoproclamé de la République. Pour cette raison, recevoir des donations est un acte scandaleux de corruption». Quelle que soit l'origine de sa fortune, l'ancien dictateur apparaît donc sous un mauvais jour. Et pas seulement lui, mais toute sa famille. Car l'enquête se concentre «sur toutes les personnes qui apparaissent titulaires, destinataires ou bénéficiaires des ressources dont on ignore l'origine».

Or Lucia Hiriart, son épouse, est cotitulaire d'un des six comptes découverts à la Riggs. Elle apparaît aussi comme bénéficiaire d'une partie des 38 chèques de 50 000 dollars chacun, émis par la Riggs à destination du Chili, et de Pinochet, entre août 2000 et avril 2002. Celle qui s'est toujours présentée comme humble maîtresse de maison, n'exerçant aucune activité rémunérée ou commerciale, doit aussi répondre de l'acquisition de trois propriétés, évaluées par le fisc chilien à plus de 535 millions de pesos (700 000 euros). Les cinq enfants de Pinochet sont actionnaires des deux sociétés-écrans créées par la banque aux Bahamas en 1998.

Le 6 août, Pinochet a accepté de répondre au juge d'instruction ­ démarche inédite qui, selon certains, pourrait être une tactique pour protéger sa famille. Il aurait reconnu notamment l'existence des deux sociétés-écrans. Parallèlement aux interrogatoires, Sergio Muñoz a lancé de nombreuses procédures. Il a demandé à la banque centrale d'établir l'historique de tous les placements du général, des 38 membres de sa famille et des 29 sociétés qu'ils possèdent ou ont possédées depuis 1973.

Trafic d'armes. L'enquête menée par le juge d'instruction s'attarde également sur les vieilles accusations de trafic d'armes restées sans suite, tel le projet nommé «Fusée Rayo». Ce mystérieux projet développé à partir de 1989 entre l'armée de terre et l'entreprise britannique Royal Ordenance, parmi les plus importantes du monde en matière d'armement, aurait englouti des fortunes pour être finalement abandonné, l'année dernière... en raison de son coût élevé. Certains accusent le général d'avoir perçu des commissions dans cette affaire. L'image de l'«austère» Pinochet est donc bien mal en point, et avec elle le dernier mythe qui permettait encore à la droite chilienne d'exprimer sa nostalgie de la dictature.

(1) La Chambre des députés a voté, le 4 août, la création d'une commission pour enquêter sur les privatisations réalisées durant la dictature.

Claire MARTIN

jeudi 17 février 2000

AU CHILI, LE DEVOIR DE MÉMOIRE PASSE AUSSI PAR LA «FUNA», LA DÉNONCIATION PUBLIQUE


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

ALEJANDRO FORERON, MÉDECIN TORTIONNAIRE 
PHOTO MEMORIA VIVA
Au Chili, le devoir de mémoire passe aussi par la « funa », la dénonciation publique. 
ALEJANDRO JORGE FORERO ALVAREZ FUT LE PREMIER «FUNA'O» AU CHILI LE 1ER OCTOBRE 1999.
ALEJANDRO FORERON,
MÉDECIN TORTIONNAIRE 
Un simple coup d'œil dans les pages jaunes suffit pour trouver Alejandro Forero. Page 310 apparaissent son nom et sa profession, médecin interne de la clinique Indisa. Une ligne supplémentaire pourra être ajoutée dans la prochaine version de cet annuaire téléphonique: premier citoyen chilien à avoir été «funa'o».

Ce terme utilisé par les jeunes possède de nombreuses significations. Dans ce cas précis, il s'agit d'une personne démasquée. Alejandro Forero a en effet eu la mauvaise surprise d'entendre son nom scandé dans la rue le 1 er octobre dernier. Au pied de la clinique où il travaille se trouvait une soixantaine de personnes, membres pour la plupart de l'Association des proches d'exécutés politiques et du Mouvement Action, Vérité et Justice. Agissant sans violence, ce petit groupe a distribué des tracts au personnel et aux patients. Des prospectus sur lesquels apparaissaient le nom et la photo d'Alejandro Forero, avec en dessous la mention: «Bourreau et assassin du commando Conjunto: tu es funa'o! »

Ces accusations font référence au passé de ce médecin pendant la dictature d'Augusto Pinochet. Son nom fait partie de la longue liste de membres du tristement célèbre commando Conjunto, officiellement responsable de la disparition d'une trentaine d'opposants politiques. Une enquête a en effet permis de connaître au milieu des années 80 la composition et le fonctionnement de ce commando.

«VÉRITÉ, ACTION ET JUSTICE»

Aucune condamnation n'a cependant été prononcée contre le docteur Forero, accusé de torture, en raison de l'application de la loi d'amnistie décrétée en 1978 par le pouvoir militaire.

C'est précisément cette absence de sanction qui motive aujourd'hui un groupe de jeunes militants des droits de l'homme à dénoncer publiquement au Chili certains bourreaux de la dictature. Voilà environ un an a été créé le Mouvement Vérité, Action et Justice, au sein duquel se trouvent beaucoup d'enfants ou d'amis de victimes de la dictature. Peu de temps après voyait le jour la Commission «Funa», chargée d'organiser les manifestations publiques de dénonciation.

Notre objectif est d'obtenir un jugement populaire à domicile, explique Patricia Lobos, membre de la Funa. Nous avons décidé de réagir ainsi pour dénoncer l'impunité juridique dont jouissent les bourreaux de la dictature, en espérant qu'ils reçoivent une sorte de condamnation morale de la part de leurs voisins ou bien de leurs collaborateurs. Une démarche qui s'inspire directement d'actions similaires menées en Argentine. Trois autres «funa» ont depuis été organisées à Santiago, dont deux devant des domiciles privés.

Le choix du nom des anciens bourreaux n'est pas simple. La commission «Funa» pioche notamment parmi les volumineuses archives de la justice chilienne. Elle s'appuie également sur les recherches effectuées par certaines victimes de la dictature, telles que Pedro Matta. Agé de 50 ans, cet homme amasse depuis une dizaine d'années des informations sur de nombreux camps de détention. Il a lui-même été détenu pendant quatorze mois et torturé à de nombreuses reprises.

Cette recherche a débuté par un travail de reconstruction de la mémoire, explique Pedro. Les yeux bandés, on ne peut apercevoir que quelques détails, comme le carrelage d'une pièce, ou se souvenir du timbre d'une voix. Il s'agit ensuite de mettre ces souvenirs en commun avec d'autres anciens détenus, pour réussir à recomposer toute la mosaïque.

Un travail de longue haleine qui lui a notamment permis de dresser les listes de prisonniers de différents camps de détention. En bleu figurent les noms des détenus qui ont survécu, en rouge ceux des morts et des disparus, et au crayon de papier ceux pour lequel Pedro n'a encore aucune certitude. Les organigrammes de quatre centres de torture de la capitale chilienne ont eux aussi été reconstitués, en donnant notamment la fonction exercée par chacun de ses membres dans la Dina, la police politique de Pinochet. Et il a ainsi pu se rendre compte qu'une sorte de «Dinita» subsistait, les anciens membres de cet organe de répression étant toujours en contact. Je suis convaincu du fait qu'ils restent organisés, comme le montre par exemple l'attitude identique qu'ils adoptent tous devant les tribunaux. Une menace qui ne l'empêche cependant pas de poursuivre ses travaux d'investigations au grand jour.

COMBATTRE L'IMPUNITÉ

Fort de quinze ans d'expérience comme enquêteur privé lors de son exil aux États-Unis, il cherche aujourd'hui à savoir ce que sont devenus les bourreaux de la dictature. Et il a ainsi pu se rendre compte que beaucoup d'entre eux jouissent d'une totale impunité et mènent une vie complètement normale.

Face à cette situation, les moyens d'action sont très limités. Présidente de l'Association des Familles de détenus disparus (AFDD), Viviana Diaz explique que son organisation a donné plusieurs conférences de presse au cours desquelles ont été dévoilés les noms de bourreaux qui ont aujourd'hui pignon sur rue. Mais nous nous sommes rapidement rendu compte que les médias de communication ne parlaient que des victimes, sans jamais donner l'identité des bourreaux, explique Viviana Diaz. Le problème est que l'impunité n'est pas simplement juridique, elle est aussi politique et sociale. Et la plupart des médias censurent ce type d'informations.

L'AFDD ne peut du coup que soutenir l'apparition de nouvelles formes de protestation et de dénonciation comme la «Funa». Ce type de manifestations devrait d'ailleurs se répéter beaucoup plus fréquemment si l'ancien dictateur revient au Chili. Car les associations de défense des droits de l'homme jugent toujours très peu probable la condamnation au Chili d'anciens membres ou collaborateurs du gouvernement militaire, et encore moins celle d'Augusto Pinochet.


lundi 7 février 2000

PAROLES CARMEN HERTZ UNE CHILIENNE CONTRE L'OUBLI


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ]

CARMEN_HERTZ ET JORGE ANDRÉS RICHARDS AVOCATS
DES DROITS DE L’HOMME ET LA LIBERTÉ D’EXPRESSION.
PHOTO FORTÍN MAPOCHO. 1988 
Cette avocate a fait connaître ce que fut la Caravane de la mort, pièce maîtresse d'un possible procès contre Pinochet dans son pays. Mais elle serait satisfaite que le dictateur "crève à l'étranger ".
Veuve de Carlos Berger, un avocat et journaliste communiste assassiné par les hommes de Pinochet, Carmen Hertz pourrait avoir un regard rempli de haine ou qui semble crier vengeance. Or ce qui frappe, chez cette Chilienne à la cinquantaine souriante, c'est au contraire la douceur pénétrante de ses yeux. Elle même avocate, elle a consacré sa vie à la défense des droits de l'homme au Chili depuis le coup d'État. Quand la femme prend le pas sur l'avocate, sa voix change et, de claire et précise, devient grave, lointaine. Comme s'il lui était douloureux de parler d'elle et de son fils German, qui vit aujourd'hui à Barcelone. Elle préfère évoquer son long combat pour faire connaître ce que l'on appelle " la caravane de la mort " : le voyage sanglant d'un groupe de militaires, conduit par le général Arellano Stark qui, en octobre 1973, sur ordre de Pinochet, arracha de leur cellule 72 personnes et les massacra. Une pièce maîtresse dans un possible procès contre l'ancien dictateur au Chili.

" Après la mort de Carlos, mon mari, j'ai vécu à Buenos Aires, Caracas et un peu à Paris. Mais je suis rentrée au Chili dès 1977. Je suis de celles qui ont " refait leur vie ". Ce n'est pas le cas de toutes les femmes. Au-delà du problème des veuves, du traumatisme lié à la perte brutale des personnes, c'est une question de société, car il y a eu au Chili la destruction brutale d'un projet collectif par un coup d'État militaire, un projet dont ces femmes étaient partie prenante. Quand on tue et que l'on fait disparaître un dirigeant syndical, politique, un étudiant, on détruit le tissu social. Tous ces gens massacrés n'étaient pas un groupe de guérilleros marginaux ! Ils faisaient partie d'une société, qu'ils étaient en train de construire. Voilà pourquoi ils ont été assassinés.

" Ajoutez à cela 17 ans de dictature, de mensonges, de répression, de négation. C'est une barbarie de faire disparaître les morts, de ne pas rendre les corps. C'est nier l'autre totalement, il n'existe pas, il ne s'est rien passé, il n'y a pas de cadavres. Cela, dans une société où rares sont ceux qui veulent savoir. Et le pouvoir, en plus, exige des familles de disparus le pardon ! Quelle hypocrisie. Qu'est-ce que le pardon aurait à voir là-dedans ? C'est un concept totalement féodal, comme celui de vengeance. Depuis la Révolution française, il n'y a plus de place pour le pardon ni la vengeance mais pour une justice qui permet de vivre en société. En outre, nous serions les responsables de la non-réconciliation car nous continuons de réclamer la justice, la vérité, que les corps nous soient rendus. Mais c'est totalement pervers. Qui imaginerait en Europe demander aux victimes de l'holocauste qu'elles pardonnent aux nazis ? L'holocauste fait partie de la mémoire collective. Or ici, au Chili, il faudrait oublier ! C'est une des raisons pour lesquelles il a été très difficile aux familles de refaire leur vie, car cela signifie retrouver la dignité volée, revendiquer les victimes, leur honneur, leur mémoire, se souvenir de qui ils étaient et du projet politique pour lequel ils ont lutté.

Quelques jours à peine avant le coup d'État, Carlos, mon mari, avait été nommé responsable de la radio El Loa de Chuquicamata, la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde. Nous sommes arrivés là-bas vers le milieu du mois d'août, avec notre fils de dix mois. Le jour du coup d'État, Carlos est parti à la radio de bonne heure. Vers 10 heures du matin, il a reçu du chef militaire de la zone, qui assumait tous les pouvoirs en vertu de l'état de siège, l'ordre de fermer immédiatement la radio. Il a refusé. Carlos était militant du Parti communiste depuis l'âge de quatorze ans. Il a réuni tous les journalistes et leur a demandé de quitter le local. Au bout d'une demi-heure, les militaires sont arrivés, et l'ont emmené à la prison publique de Calama, la ville-dortoir de Chuquicamata. Vers le 23 septembre, les tribunaux militaires ont commencé à fonctionner. Ils jugeaient comme des délinquants des membres de partis politiques légaux, d'un gouvernement légitime. Carlos a été condamné à soixante jours de prison. J'étais son avocate et je pouvais venir le voir tous les jours avec notre bébé. Les chefs militaires de la zone me traitaient avec déférence. Ils avaient une bonne relation avec les autorités nommées par le gouvernement de l'Unité populaire... mais tout le monde a été finalement arrêté, du directeur général de la mine aux dirigeants syndicaux.

Le 19 octobre 1973, Carlos a été tiré de sa cellule avec 25 autres prisonniers politiques par un groupe dirigé par le général Arellano Stark. Ils ont été conduits hors de la ville et massacrés. Je dis massacrés, pas même fusillés. Par les témoignages de soldats du régiment local, qui ont été contraints de participer à cette tuerie, nous savons qu'ils ont été torturés brutalement, assassinés par armes blanches et armes à feu.

Soixante jours ! Il avait été condamné à soixante jours de prison. Tout ce que nous voulions c'est rentrer rapidement à Santiago. Le dernier jour où je l'ai vu, il était nerveux car plusieurs prisonniers avaient été sortis de leur cellule. Je suis restée avec lui jusqu'à cinq heures de l'après-midi : il était en jean, avec sa pipe, brûlé par le soleil. Après ? Les militaires n'ont pas été capables de me dire en face ce qui s'était passé. Le certificat de décès donne l'heure de la mort, 18 heures. Je suis partie en exil sans que le corps de Carlos me soit rendu. Aucun des 26 cadavres de Calama n'a été rendu aux familles. Les militaires les ont enterrés clandestinement dans le désert. Les femmes de Calama ont cherché, cherché, sans relâche. Tous les jours, elles sortaient, une pelle sur l'épaule. Finalement, grâce à des témoignages, elles ont trouvé la fosse clandestine, en plein désert. Mais les militaires l'ont su, et ils ont dynamité la fosse. Alors, tout ce qu'on a retrouvé, ce sont des restes de mâchoires, des bouts de phalanges, des fragments de crânes.

En 1977, lorsque je suis revenue d'exil, j'ai commencé à travailler avec la Vicaria de la solidaridad, un organisme de l'Église chilienne qui, pendant la dictature, a développé une intense activité de défense des droits de l'homme et d'aide aux victimes. À l'époque, nous ne savions rien sur cette " caravane de la mort " commandée par le général Arellano Stark et dont mon mari fut une des victimes. J'ai enquêté, enquêté, et ce n'est que sept ans plus tard, en 1984, que j'ai pu porter plainte contre ce général. L'affaire est devenue publique et, pour la première fois, des militaires, des officiers, ont parlé de ce qui s'était passé en octobre 1973. C'est ainsi que les Chiliens ont appris l'histoire des 72 prisonniers exécutés par cette " caravane " qui a traversé le nord du pays, passant par La Serena, Copiapo, Antofagasta et Calama.

Nous avons continué à nous battre des mois, des années. Il le fallait. Par exemple, l'un des militaires les plus sanguinaires et psychopathes de cette sanglante épopée a été nommé attaché militaire à l'ambassade du Chili à Saä Paulo. Avec des groupes locaux de défense des droits de l'homme et l'Église brésilienne, nous l'avons dénoncé et il a dû rentrer au Chili. Mais un an plus tard, en 1987, il est arrivé à Indianapolis à la tête de la délégation chilienne des jeux Panaméricains pour participer aux épreuves d'équitation. Amnesty international a porté plainte contre lui pour crimes contre l'humanité. Averti, sans doute par le FBI, il a quitté pendant la nuit les installations olympiques pour ne pas être arrêté.

Si Pinochet rentre au Chili, nous espérons obtenir la levée de son immunité parlementaire. Les conditions ont changé depuis son arrestation à Londres. En effet, le pouvoir judiciaire veut surmonter sa très mauvaise image publique : pendant la dictature, il a eu une position de soumission totale et a servi de couverture légale à la politique de répression de Pinochet. Il a aujourd'hui besoin de faire preuve d'indépendance. Jusquïau jour où il est parti à Londres, Pinochet était un monsieur puissant, qui allait au Sénat avec le tapis rouge déroulé, offrant du champagne à tout le monde. C'était un homme arrogant, à qui on rendait les honneurs, donnant des ordres et restant la référence de la droite chilienne. L'action de la justice internationale l'a détruit, il a perdu tout crédit. L'arrestation de Pinochet est la première grande réparation à laquelle la société chilienne a droit. Si elle n'avait pas eu lieu, nous serions toujours en train de nous battre en nous tapant la tête contre les murs comme pendant toutes ces années. Mais je crains que la classe politique se contente de le renvoyer chez lui pour le laisser mourir tranquillement dans son lit. Moi, je souhaiterais que Pinochet crève à l'étranger !

Propos recueillis par Françoise Escarpit

lundi 22 février 1999

LA PRESSE CHILIENNE S'AUTORISE UNE AUTOCRITIQUE.UN JOURNAL A PUBLIÉ UN MANIFESTE D'INTELLECTUELS ANTI-PINOCHET.


[ Cliquez sur l'image pour l'agrandir ] 
COUVERTURE DU
« EL ACCIDENTE PINOCHET »
Rares sont ceux au Chili qui parviennent à dénoncer publiquement la version pinochétiste de l'Histoire. Coupure de presse à la main, Armando Uribe est stupéfait. Cet ancien professeur d'université à Paris (la Sorbonne) et au Chili, avocat, journaliste et poète, est encore sous le choc d'avoir vu publier, dans le quotidien chilien du soir la Segunda daté du 2 février, un manifeste signé par onze historiens chiliens de renommée nationale. Ce texte dénonce le travail de désinformation historique effectué au Chili depuis l'arrestation de Pinochet. « Nous avons perçu une augmentation notoire de la tendance dans certains secteurs de la société nationale à manipuler et accommoder la vérité publique concernant le dernier demi-siècle de l'histoire du Chili, dans le but de justifier des faits précis, d'améliorer certaines réalisations et d'en taire d'autres », écrivent les signataires.
Revirement. « C'est la première fois qu'un tel document a pu paraître depuis le début de l'affaire », affirme Armando Uribe, habitué à lire dans la presse à grand tirage les analyses d'historiens partisans qui s'efforcent de défendre l'action de l'ancien président. Le monopole exercé par les partis de droite sur les médias ne laisse en effet que peu de colonnes aux opinions des anti-Pinochet. Encore moins à celles d'intellectuels ou d'historiens soucieux de réfuter les thèses officielles. Ainsi, la publication en décembre dernier dans la totalité des quotidiens et la lecture intégrale à la télévision de la Lettre aux Chiliens d'Augusto Pinochet n'a pratiquement donné lieu à aucune polémique ni débat d'idées, hormis dans les publications de la très réduite presse d'extrême gauche. Dans ce document, qualifié par la droite de «testament historique », Pinochet explique notamment avoir sauvé le pays d'une «guerre civile virtuelle» en accomplissant le coup d'Etat du 11 septembre 1973 contre Allende.

La presse du dictateur. Cette version favorable à l'ancien dictateur a été reprise dans une brochure publiée à Londres et largement médiatisée au Chili à la mi-janvier. Rédigé par un ancien conseiller de Margaret Thatcher, Robin Harris, ce livret vise à corriger l'image négative qui colle à Pinochet en Europe. L'ouvrage a été lancé simultanément sur l'Internet (www.reconcile-chile.co.uk), dans le cadre d'une grande campagne de communication qui a débuté avec la reprise de l'examen du dossier d'extradition de Pinochet devant les Lords londoniens. La sortie au Chili, à la même date, du livre l'Accident Pinochet (1) a fait, elle, beaucoup moins de bruit. Cet ouvrage est une transcription de conversations au mois de décembre 1998 entre Armando Uribe et le philosophe chilien Miguel Vicuña. Les deux hommes tentent de définir ce que représente aujourd'hui Pinochet pour le Chili, en analysant l'attitude des acteurs politiques et sociaux depuis l'arrestation du dictateur. Un livre qui dénonce l'existence au Chili d'un «front unique» constitué par les pouvoirs politique, économique et médiatique prêts à tout pour ramener Pinochet dans son pays.

L'exil a servi Pinochet. « On assiste à une sorte de tromperie générale, déplore Armando Uribe, car la population est maintenue à l'écart de l'information véritable. » Or, face à ce front uni, la cohésion fait cruellement défaut aux intellectuels souhaitant dénoncer ce mensonge collectif. « Depuis l'arrestation de Pinochet, certains se sont pourtant réunis à plusieurs reprises pour réagir ensemble, poursuit Armando Uribe. Mais sans résultat, car chacun reste de son côté. La rupture au Chili est profonde: elle touche les liens personnels et humains entre les intellectuels eux-mêmes, mais aussi les liens entre les intellectuels et la population. » Une situation qui, selon Armando Uribe, découle directement de l'exil de Chiliens pendant la dictature. «Un des buts du coup d'Etat était de désagréger la société chilienne. Aujourd'hui, cette société décomposée interdit tout débat d'idées à l'intérieur même du pays. A cet égard, l'exil a donc beaucoup servi à Pinochet.» Mais l'ancien dictateur n'a pas gagné sur tous les tableaux: s'il a disloqué le milieu intellectuel, Pinochet doit désormais affronter une opinion publique européenne qu'il a, malgré lui, forgée: durant ces vingt-cinq années, les très nombreux Chiliens exilés n'ont eu de cesse que ses exactions ne soient connues.
Olivier BRAS
(1) El accidente Pinochet, Armando Uribe Arce et Miguel Vicuña, Editorial Sudamericana. 172 pp. (non traduit).



vendredi 1 janvier 1999

CHILI: DÉCEPTION DES PARENTS DE DISPARUS. REÇUS LUNDI PAR LE PRÉSIDENT FREI, ILS LUI ONT REMIS UN DOSSIER SUR 1100 CAS.

Les parents des disparus sous la dictature d'Augusto Pinochet, après avoir dû attendre cinq ans pour être reçus par le chef de l'Etat chilien, ne cachaient pas leur déception après l'entrevue de près de deux heures que leur a accordée lundi soir le président Eduardo Frei. «On attendait mieux», a résumé amèrement Viviana Diaz, vice-présidente de l'Association des parents de disparus. 

SOLA SIRERRA
Regrettant que Eduardo Frei se soit limité à affirmer que son gouvernement ne défendait pas le général Pinochet, mais le principe de territorialité pour juger au Chili les crimes commis dans ce pays, Mme Diaz a déploré que le chef de l'État ne se soit «pas engagé à faire changer les choses», tant pour mettre un terme à l'impunité dont a joui l'ex-dictateur au Chili que pour faire la lumière sur le sort des disparus. Selon le secrétaire général du gouvernement, Jorge Arrate, les parents des disparus ont le droit de savoir «ce qui s'est passé avec les victimes. Il s'agit d'une requête respectable que le gouvernement a toujours fait sienne». Mais il faudra de la patience car il s'agit «d'une question difficile dans une transition aussi complexe que la chilienne». 

Sola Sierra, l'emblématique présidente de l'association, dont le mari a disparu au Chili en 1976, a saisi l'occasion pour remettre au président Eduardo Frei huit volumes regroupant les fiches de 1100 disparus, avant de s'embarquer hier pour Londres où les lords poursuivent le réexamen de l'immunité du général Augusto Pinochet. Elle compte ainsi faire face à la «campagne publicitaire et millionnaire» menée sur place par les partisans de l'ancien dictateur.