mardi 27 mai 2008

LA JUNTE DISSIMULAIT MAL SES CRIMES

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« 59 MIRISTAS CHILIENS TOMBENT EN OPÉRATIF MILITAIREEN ARGENTINE. » « EXTERMINÉS COMME DES RATS » TITRAIT LE JOURNAL  « LA SEGUNDA »  DU 24 JUILLET 1975


Le 23 juillet 1975, un frisson d'horreur s'empare des rues de Santiago et d'autres villes chiliennes. A la une des journaux autorisés par la dictature de Pinochet s'affichent les titres suivants : "Le MIR [Mouvement de la gauche révolutionnaire] assassine 60 de ses hommes à l'étranger" (La Tercera), "Des miristas exterminés comme des rats" (La Segunda), "On a identifié les corps de 60 miristas assassinés par leurs compagnons d'armes" (El Mercurio), "Offensive sanglante du MIR à l'étranger" (Las Ultimas Noticias). Les journaux publient la liste de 119 Chiliens exécutés par leurs compatriotes à Salta, en Argentine. Et rappellent que tous figuraient également sur la liste des prisonniers disparus pour lesquels un habeas corpus avait été présenté devant la justice. A l'époque, plusieurs organismes internationaux exigent par ailleurs de la junte militaire des informations sur ces prisonniers. "Voilà qui fait la preuve du mensonge fabriqué par les marxistes sur l'action des services de sécurité", répète à l'envi la dictature, tandis que les familles, amis et compagnons des disparus sont au désespoir.


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LA COUVERTURE ET LES INTÉRIEURS DE LA « REVUE LEA », D'ARGENTINE. DANS SON PREMIER ET UNIQUE NUMÉRO PARU LE 15 JUILLET 1975, « LEA » A PUBLIÉ UN ARTICLE DATÉ À MEXICO INTITULÉ « LA VENDETTA CHILIENNE ». UNE GRANDE PHOTO MONTRE LE PRÉSIDENT SALVADOR ALLENDE, ORLANDO LETELIER ET SA FEMME ISABEL SUR LA LÉGENDE : « SALVADOR ALLENDE, « LE PARRAIN » TUE DEPUIS SA TOMBE ».


La terreur règne alors. Des automobiles sans plaque d'immatriculation parcourent les rues pour enlever des citoyens qui disparaissent sans laisser de trace et sans que personne n'annonce leur arrestation. Mais ils sont des milliers à savoir que ces 119 Chiliens ont été emprisonnés au Chili. Pour chacun d'entre eux, les tribunaux avaient reçu un récit détaillé de l'enlèvement et même des témoignages de personnes les ayant vus dans les prisons secrètes de la dictature. Et, alors que toutes les preuves avaient été réunies, qu'on avait frappé à toutes les portes et affronté le silence brutal des juges, on apprenait qu'ils avaient été assassinés par leurs propres camarades en Argentine.

L'information est apportée par deux publications, le journal brésilien Novo O Dia, de Curitiba, et la revue Lea, à Buenos Aires : le premier fait état, le 25 juin 1975, de l'assassinat de 59 militants du MIR, dont il donne les noms, au cours d'"affrontements avec les forces du gouvernement argentin à Salta", et la seconde publie le 15 juillet une nouvelle liste de 60 "extrémistes chiliens éliminés par leurs propres compagnons d'armes".

« LE MIR [MOUVEMENT DE LA GAUCHE RÉVOLUTIONNAIRE] ASSASSINE 60 DE SES HOMMES » 


Il allait falloir patienter dix ans pour éclaircir le mystère d'O Dia, un vieux journal brésilien qui reparut seulement le 25 juin de cette année-là pour rendre publique la liste des 59 extrémistes "assassinés" par leurs camarades.


JOSÉ LÓPEZ REGA
En août 1992, après le retour de la démocratie, je me suis rendue à la mairie de Santiago, dont le directeur de la communication, Gerardo Roa, qui exerçait déjà cette fonction sous la dictature. Il dut alors reconnaître que c'était lui qui avait négocié la reparution d'O Dia et qu'il avait reçu les instructions et la liste des personnes assassinées du chef de la DINA [police secrète de la dictature chilienne], Manuel Contreras. Quant à la revue argentine Lea, dont le directeur était Juan Carlos Viera, elle était éditée par Codex, un organisme placé sous la tutelle du ministère du Bien-Etre social, alors dirigé par José López Rega, également chef de la Triple A [Alliance anticommuniste argentine]. Cette parution à 20 000 exemplaires fut elle aussi unique : Lea n'est plus jamais sortie dans les kiosques.

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ENRIQUE ARANCIBIA CLAVEL
On retrouva le nom donné à cette opération ainsi que les détails de son organisation à l'étranger dans les archives secrètes de la DINA conservées par son agent à Buenos Aires, Enrique Arancibia Clavel (condamné à la prison à perpétuité pour l'assassinat du général Carlos Prats et de son épouse et aujourd'hui en liberté à Buenos Aires) ; je retrouvai moi-même ces informations dans les archives judiciaires de ce pays en 1986. C'est ainsi qu'on apprit que la DINA avait donné à ce massacre le nom d'"opération Colombo". Il a fallu trente-trois ans pour que justice soit faite par un tribunal pour l'assassinat le plus massif d'opposants chiliens accompli avec la complicité des services de sécurité argentins et de journalistes du Chili et d'Argentine. Mais il reste encore bien des horreurs à découvrir.






Mónica González

Clarín