vendredi 1 décembre 2017

POLARISATION À MOINS D’UN AN DE LA PRÉSIDENTIELLE


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DANIEL MELIM. — « PEOPLE » (LE PEUPLE),
SÃO BERNARDO DO CAMPO (SÃO PAULO), 2011
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LE MONDE DIPLOMATIQUE - AUDIO 
 « POLARISATION À MOINS D’UN AN DE LA PRÉSIDENTIELLE »
Au Brésil, la crise galvanise les droites « Qu’ils s’en aillent tous ! » Quinze ans après celui des Argentins confrontés au chaos économique, le cri parcourt un Brésil balayé par les scandales de corruption. Alors qu’aucune formation traditionnelle n’échappe au discrédit, une droite radicale parfois liée aux militaires émerge, qui promet de nettoyer les écuries d’Augias.
Il flottait comme un parfum de victoire lors de l’ouverture du Forum de la liberté à Porto Alegre, en avril dernier. Connue à l’étranger comme la première municipalité conquise par le Parti des travailleurs (PT, gauche), en 1988, et comme le berceau du Forum social mondial, la ville accueille également ce rendez-vous de la droite ultralibérale brésilienne depuis trente ans. Longtemps réservée aux initiés, la rencontre prend depuis quelques années des allures de grand-messe.

En 2017, l’auditorium de 2 600 places ne désemplit pas et les intervenants affichent un large sourire. « Les idées libérales n’ont jamais été si présentes dans le débat public », se réjouit M. Helio Beltrão, président de l’Institut Mises, un think tank officiellement « apolitique » mais qui s’inscrit dans la lignée de l’économiste Ludwig von Mises (1881-1973), figure majeure de l’école autrichienne, résolument libérale (1). « Nous avons fait descendre des milliers de jeunes dans les rues contre le Parti des travailleurs et expulsé la gauche du pouvoir. Pour la première fois, je pense que nous pouvons l’emporter lors de la présidentielle de 2018. »

Tee-shirts anticommunistes pour jeunesse dorée

La fanfaronnade n’en est peut-être pas une. Après treize années d’hégémonie du PT, une droite dure gouverne le pays sans même être passée par les urnes. Parvenu à la présidence à la suite de la destitution de Mme Dilma Rousseff en août 2016, son ancien vice-président Michel Temer applique méthodiquement la feuille de route libérale du forum : amendement à la Constitution qui limite l’augmentation des dépenses au taux d’inflation de l’année précédente, grande vague de privatisations, flexibilisation du code du travail, projet de réforme des retraites (conduisant à priver de pension une large part de la population) ou encore restriction de la définition du « travail esclave », toujours commun dans le pays.

Cette année, le nouveau maire de São Paulo, M. João Doria, du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, droite), inaugure le forum. L’homme d’affaires se présente comme « un entrepreneur qui travaille quinze heures par jour ». Son projet ? « Moins d’impôts, moins de régulation du marché et zéro entrave à la libre entreprise. » Il promet également de privatiser au plus vite les gestions encore publiques dans sa ville (dont celles des parcs et des stades) pour éradiquer « la lourdeur et la bureaucratie du système public ». « Je change les habitudes du monde politique en préférant les Uber aux voitures de fonction », proclame-t-il sous un tonnerre d’applaudissements. M. Doria fait figure de favori pour la nouvelle droite brésilienne, que le sociologue Laurent Delcourt décrit comme un « Tea Party tropical », en référence au mouvement anti-impôt américain. Tiré à quatre épingles, l’homme incarne à merveille le mythe du self-made-man issu d’un milieu modeste. Il a conquis aussi bien les classes populaires de la périphérie de São Paulo que les privilégiés des beaux quartiers en se décrivant comme un « travailleur honnête », parvenant ainsi à se forger un soutien électoral interclassiste. Chacun de ses meetings de campagne de 2016 se terminait par un message à son adversaire du PT, M. Fernando Haddad : « Qu’il aille se faire voir à Cuba ! »

Le recours à un discours calqué sur celui de la guerre froide caractérise cette « nouvelle droite ». Comme hier, le communisme serait l’ennemi à abattre, qui tenterait de s’emparer du Brésil par le biais du PT. « L’idéologie bolivarienne du PT a infiltré la culture, l’école, les ONG [organisations non gouvernementales] et une grande partie de la jeunesse. Si nous n’avions pas réussi à destituer la présidente Rousseff, notre pays serait aujourd’hui communiste », explique très sérieusement M. Rodrigo Tellechea Silva, ancien directeur de l’Institut des études entrepreneuriales (IEE), qui semble avoir oublié à quel point l’ancien dirigeant du PT Luiz Inácio « Lula » da Silva (président de 2003 à 2010) enchantait autant la Bourse que les favelas (2).

Parmi les jeunes gens, nombreux dans les travées du forum, beaucoup arborent les habits de la marque Vista Direita (« le regard à droite »), qui propose une ligne anticommuniste avec, notamment, des tee-shirts affichant les slogans « Sois cool, ne sois pas communiste ! » ou encore « Le communisme tue depuis 1917 ». Ces jeunes gens sont, pour la plupart, issus de la branche brésilienne de Students for Liberty (« Les étudiants pour la liberté »), une organisation mondiale d’obédience libérale qui s’est implantée dans les universités brésiliennes à partir de 2010. Trois ans plus tard, elle enfantait le Mouvement Brésil libre (MBL), fer de lance des mobilisations exigeant la destitution de Mme Rousseff dès sa réélection, en octobre 2014. Innovants dans le contexte politique brésilien, les « jeunes leaders » du MBL s’illustrent par leurs sarcasmes, leur ton moqueur, mais également par les insultes qu’ils lancent à leurs adversaires ainsi que leur violence. Le 12 avril 2015, le dirigeant le plus connu du MBL, M. Kim Kataguiri, déclarait : « Il ne faut pas se contenter de faire saigner le PT, il faut lui coller une balle dans la tête. »

DANIEL MELIM
La droite radicale brésilienne surfe sur un phénomène de polarisation et d’« anti-PTisme » qui a pris de l’ampleur depuis juin 2013. Le pays connaît à cette période les plus importantes manifestations depuis la fin de la dictature militaire, en 1985 (3). Au départ, les revendications portent sur plus d’investissements publics dans les transports, la santé et l’éducation. « De façon inattendue, la droite qui manifeste alors réunit deux grandes tendances : l’une extrême, c’est-à-dire “identitaire” et “raciste”, et l’autre libérale. Ensemble, elles ont réussi à récupérer le mouvement de protestation. Elles l’ont réorienté vers une contestation du PT, notamment en instrumentalisant le thème de la lutte contre la corruption », explique Laurent Delcourt. Le 20 juin, quelques jours après le début du mouvement, les cibles des manifestants ne sont plus uniquement les coupes budgétaires ou le manque de services publics, mais également les bâtiments publics de Brasília (siège de l’État fédéral) et tout symbole lié au PT ou à un monde politique considéré comme corrompu.

En 2015, l’enquête sur la corruption au sein de l’entreprise pétrolière Petrobras révèle un système de financement illégal des partis politiques, alimenté par les grandes entreprises du secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP). Tous les partis sont cités dès les premières dénonciations des hauts cadres de Petrobras, mais les médias et les procureurs chargés de l’enquête ne retiennent dans un premier temps que les accusations concernant le PT, au pouvoir depuis 2003, qu’ils présentent comme le concepteur de ce système (4).

Ceux qui descendent alors dans la rue ressemblent de moins en moins au Brésilien moyen : selon les enquêtes effectuées pendant ces manifestations par une équipe de sociologues de l’Université fédérale de São Paulo (5), ils sont blancs, urbains et issus des classes privilégiées. « Ce qui motive 90 % de ces manifestants, c’est de faire tomber le PT, explique la sociologue Esther Solano, responsable de ces enquêtes. Ils sont opposés à ses programmes sociaux : l’emblématique “bourse famille”, les places réservées aux Noirs, aux métis et aux Indiens dans les universités, ou encore le programme “Plus de médecins”, qui a recruté des praticiens cubains. Leur discours prône la méritocratie plutôt que l’“assistanat”, qui serait selon eux la marque du PT. »

L’horreur de voir des « gueux » dans les avions

La haine — le terme n’est pas trop fort — contre la formation de gauche et ce qu’elle représente s’illustre sur les réseaux sociaux à travers les moqueries dont les habitants du Nordeste font les frais. On les présente comme « retardés », « paresseux » ou « profiteurs » : un mélange de racisme (les peaux sont plus noires dans le nord du Brésil que dans le sud) et de mépris de classe, qui s’exprime parfois ouvertement dans la rue. Aux yeux de ses détracteurs de bonne famille, le PT se serait rendu coupable d’avoir concédé certains droits à des populations historiquement discriminées, érodant mécaniquement les privilèges des plus fortunés. Outre l’affront consistant à permettre à d’anciens « gueux » de prendre l’avion — un partage de l’espace que de nombreux nantis n’ont pas supporté —, le PT a commis l’irréparable en 2013 lorsque Mme Rousseff a fait voter une loi obligeant les employeurs à déclarer leurs domestiques, à leur verser un salaire minimum et à respecter la durée légale de travail (6). Au sein de cette population, « l’anti-PTisme fonctionne comme un ciment, tout comme l’anticommunisme organisait l’opposition au gouvernement de gauche du président João Goulart, renversé par un coup d’État militaire en 1964. C’est la même classe sociale, blanche et privilégiée, qui marchait dans les années 1960 contre Goulart et qui défilait hier contre Mme Rousseff », résume Laurent Delcourt.

Si les militants d’extrême droite prônant le retour des militaires au pouvoir sont demeurés minoritaires lors des manifestations de 2015, la grande majorité des personnes mobilisées soutenait une politique plus répressive. « Entre 70 et 80 % des personnes interrogées se prononçaient pour un durcissement des peines contre la délinquance et l’abaissement de la majorité pénale à 16 ans, détaille Esther Solano. Ils affichaient par ailleurs une grande admiration pour les figures du monde de la justice ainsi que pour la police fédérale, laquelle pilote des enquêtes sur la corruption qui semblent ne s’intéresser qu’au PT. » Ces données recoupent les chiffres des études d’opinion menées en 2010 et en 2016 par l’Institut brésilien de l’opinion publique et de la statistique (Ibope) pour mesurer le poids des idées conservatrices dans la société. Entre les deux dates, le soutien à la réduction de la majorité pénale passe de 63 % à 78 % ; l’adhésion à la peine de mort, de 31 % à 49 % ; et le nombre de personnes se déclarant très conservatrices, de 49 % à 59 %. « Dans un tel contexte, il fallait s’y attendre : jamais depuis la fin de la dictature les groupes parlementaires conservateurs, ceux qui défendent les intérêts des grands propriétaires terriens, des chrétiens évangéliques et des militaires n’ont été aussi bien représentés au Congrès », résume Maurício Santoro, professeur de science politique à l’université de l’État de Rio de Janeiro.

Peu à peu, le mouvement de rue part à la conquête des institutions. Lors des municipales d’octobre 2016, le MBL — qui, jusque-là, se disait « citoyen et apolitique » — présente quarante-cinq candidats sous plusieurs étiquettes. Dix seront élus conseillers municipaux ; un, maire à Monte Sião (25 000 habitants), dans le Minas Gerais. À Porto Alegre, M. Felipe Camozzato est élu sous les couleurs du Nouveau Parti (PN), lié au MBL. « Avant 2015, je ne connaissais rien à la politique. Ça ne m’intéressait pas du tout », nous explique-t-il en rigolant. Le novice a rejoint le mouvement d’opposition au PT en formant une batucada avec des amis. Son nom ? « La folle bande libérale ». L’orchestre reprend un chant fréquemment entendu lors des rencontres de football, dont il transforme les paroles : « Pleure PTiste, bolivarien ! » L’air sera entonné lors des manifestations qui émaillent l’année 2015. Dans son bureau du palais municipal, l’homme se souvient fièrement : « On allait sous les fenêtres de la présidente quand elle venait à Porto Alegre et on passait la nuit à chanter pour l’empêcher de dormir. »

Hommage appuyé à un militaire tortionnaire

Ce type de provocations procure à M. Camozzato une notoriété dont il profite lors de sa campagne. Son projet se résume alors à une idée : pas d’argent public pour les partis. En 2015, la Cour suprême a en effet interdit le financement privé des formations politiques à la suite du scandale de corruption lié à l’entreprise Petrobras. Jusqu’alors, 70 % du financement des partis provenait du secteur privé. Désormais, le montant alloué à un fonds public électoral est décidé par le Congrès avant les scrutins. Pour l’an prochain (élection du président, des gouverneurs, des membres des assemblées nationale et locales), le fonds disposera de 300 millions d’euros. « Une aberration, s’emporte M. Camozzato. Les partis doivent trouver eux-mêmes leurs ressources comme le font toutes les entreprises ! »

À 29 ans, le conseiller municipal concède tout ignorer des problèmes de la ville ; il assure en revanche avoir épluché les lois de la municipalité qui entravent l’esprit d’entreprise. Sous une image lisse, M. Camozzato s’est déjà illustré en défendant le port d’armes pour les « citoyens du bien » ou en dénonçant les « juges à l’idéologie marxiste » qui libèrent des prévenus. En août, il qualifie des militants du Mouvement des travailleurs sans toit (MTST) de « bandits » et de « vauriens ». « Les partisans du MBL savent très bien disséminer la haine. Et les gens les suivent, regrette M. Raul Pont, 73 ans, l’un des fondateurs du PT et ancien maire de Porto Alegre. L’an dernier, pour la première fois de ma vie, j’ai été agressé par une bande de jeunes en furie, qui me traitaient de communiste et de bolchevique… »

Le plus souvent, les agressions liées au MBL s’expriment sur les réseaux sociaux, où l’organisation se targue de compter plus de deux millions et demi d’abonnés, et où elle répercute les coups de griffe de ses sites d’« information ». Déjà familier des biais idéologiques dans la grande presse (7), le Brésil ne compte plus les sites où le droit d’asséner l’emporte sur celui d’informer. Dans ce domaine, les pages conservatrices surclassent toutes les autres. Soixante et onze pour cent des personnes interrogées par l’équipe des sociologues précités croyaient que le fils aîné de M. Lula da Silva était le propriétaire d’une des plus importantes multinationales de la viande (Friboi). Cinquante-trois pour cent considéraient que le plus grand groupe criminel du pays, le Premier commando de la capitale (PCC), jouait le rôle de bras armé du PT. En juillet dernier, l’Association brésilienne de journalisme d’investigation (Abraji) a réagi aux attaques répétées de ces sites contre les journalistes qui débusquent leurs contrevérités, comme le site d’enquête Agência Pública, lynché par le MBL pour avoir exposé les erreurs d’une de ses vidéos sur la délinquance. En réponse, le MBL accuse l’organisation de regrouper « des militants d’extrême gauche déguisés en journalistes »…

CARLOS ALBERTO BRILHANTE USTRA
Un dirigeant politique s’épanouit particulièrement dans ce type de registre : le député fédéral Jair Bolsonaro, figure de l’extrême droite brésilienne, désormais en deuxième position des sondages pour la prochaine élection présidentielle (avec seulement 16 % des intentions de vote toutefois, selon un sondage de l’institut Datafolha du 30 septembre). Élu depuis 1990, cet ancien militaire ne s’est jamais illustré par son travail parlementaire. Ses provocations, en revanche, lui offrent une grande visibilité médiatique. Ce fut le cas lors du vote du Congrès relatif à la destitution de Mme Rousseff, le 17 avril 2016 — un scrutin retransmis en direct à la télévision. M. Bolsonaro a alors justifié sa décision en la présentant comme une prise de position « contre le communisme, pour les forces armées et pour la mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra, la terreur de Dilma Rousseff ». Ce colonel de l’armée de terre a torturé l’ancienne présidente (alors membre d’une organisation d’extrême gauche) pendant vingt-deux jours lors de son arrestation, en 1970. Le député a été condamné par la justice pour des propos dépréciatifs sur les femmes, les Noirs et les homosexuels, mais « il est aujourd’hui l’homme politique le plus suivi sur Facebook, avec plus de quatre millions d’abonnés », observe le sociologue Pablo Ortellado.

M. Bolsonaro a applaudi les récentes déclarations du général Antonio Hamilton Martins Mourão, qui ont glacé le sang de la population, au-delà même des rangs des victimes de la dictature (1964-1985) : « Si les institutions ne résolvent pas le problème politique par l’action de la justice, en chassant de la vie publique tous les gens impliqués dans des délits, alors c’est nous qui le ferons. Tous les camarades du haut commandement sont d’accord avec moi (8).  » Quelques jours plus tard, son supérieur hiérarchique, le général Eduardo Villas Bôas, qui commande l’armée de terre, assurait que « la Constitution concède aux forces armées un mandat pour intervenir en cas de chaos (9)  ».

« Évidemment que la Constitution de 1988, adoptée après la dictature, ne permet pas que les forces armées interviennent de façon autonome dans le champ politique. Mais le président Michel Temer est si fragilisé par une popularité proche de zéro qu’il n’a plus l’autorité pour s’imposer à l’armée », estime l’historienne Maud Chirio, dans une tribune titrée « Au Brésil, la possibilité d’un coup d’État » (10).

Les droites — extrême, libérale, classique — se disputent désormais l’électorat traditionnel du PT, en particulier à la périphérie des villes, où les niveaux de vie ont progressé au cours de la dernière décennie… grâce à la gauche. « Ces nouvelles petites classes moyennes rêvent d’entreprendre et de consommer », explique le sociologue William Nozaki, qui a coordonné une étude de la fondation Perseu Abramo (liée au PT) pour tenter de comprendre le recul de la formation dans la banlieue de São Paulo lors de l’élection de M. Doria (11). « Elles sont très sensibles au discours méritocratique de la droite ou des églises évangéliques, et moins conquises par celui du PT, qui s’adresse encore aux pauvres. » De la même façon, la périphérie de Rio de Janeiro a voté majoritairement en faveur de M. Bolsonaro et du nouveau maire Marcelo Crivella (Parti républicain brésilien [PRB], droite), évêque de la puissante Église universelle du royaume de Dieu.

Croisade contre les artistes « zoophiles »

Bien mieux implantées dans les quartiers pauvres que l’Église catholique, les Églises évangéliques promeuvent une vision globalement conservatrice et individualiste du monde (12). Pour séduire cet électorat, la droite libérale élargit ses cibles, comme l’art contemporain en septembre dernier. Le MBL a ainsi obtenu la fermeture de l’exposition « Queermuseu » : sur les 264 œuvres présentées, trois auraient — selon les jeunes libéraux — fait « l’apologie de la pédophilie, de la zoophilie et blasphémé la culture chrétienne ». Le MBL s’est également attaqué au Musée d’art moderne de São Paulo pour une performance artistique où figurait un homme nu. « C’est une stratégie en vue des prochaines élections, estime Pablo Ortellado. Ils ont compris que les “guerres culturelles” offraient un excellent vecteur de mobilisation, et que grâce à un discours hostile aux mouvements féministe, noir ou LGBT, ils pouvaient gagner des conservateurs à la cause libérale. »

Selon l’équipe de sociologues dirigée par Pablo Ortellado et Esther Solano — qui a reproduit son questionnaire lors de la traditionnelle « Marche pour Jésus » rassemblant près d’un million de fidèles à São Paulo —, les évangélistes s’avèrent pourtant peu sensibles aux idées libérales. « Ces fidèles ne savent pas se positionner sur l’échiquier gauche-droite. Ce sont des concepts qui ne leur parlent pas. Ils se disent d’emblée “conservateurs”, mais n’approuvent pas pour autant le programme économique de Michel Temer », analyse Esther Solano. Une spécificité des évangélistes ? Peut-être pas.

Rien ne garantit que la radicalisation de la droite augure de futurs succès dans les urnes. Les études d’opinion montrent que la population brésilienne s’oppose aux réformes du travail et des retraites voulues par le gouvernement. « Nous l’avons constaté aussi dans les manifestations pour la destitution de Mme Rousseff, explique Esther Solano. La grande majorité n’est pas favorable à un État minimal. Elle souhaite une éducation et une santé de meilleure qualité. » De quoi tempérer les certitudes de victoire des aficionados du Forum de la liberté. D’ailleurs, même si l’extrême droite (militaire et civile) a débridé sa parole, si la droite classique et libérale gouverne et si celle qui veut la régénérer promet d’être encore plus radicale, M. Lula da Silva demeure en tête des sondages pour la présidentielle prévue en octobre 2018, avec plus de 35 % des intentions de vote.
Anne Vigna

Journaliste (Rio de Janeiro).(1) Lire Cécile Marin, « Un foisonnement d’écoles de pensée », Manuel d’économie critique du Monde diplomatique, Paris, 2016.
(2) Lire Geisa Maria Rocha, « Bourse et favelas plébiscitent “Lula” », Le Monde diplomatique, septembre 2010.
(3) Lire Janette Habel, « Un pays retrouve le chemin de la rue », Le Monde diplomatique, juillet 2013.
(4) Lire « Au Brésil, les ramifications du scandale Odebrecht », Le Monde diplomatique, septembre 2017.
(5) Les résultats des enquêtes sont consultables à l’adresse suivante : https://gpopai.usp.br/pesquisa/?rel=mas
(6) Lire Renaud Lambert, « Au Brésil, la trahison des domestiques », Manière de voir, no 156, « Travail. Combats et utopies », décembre 2017 - janvier 2018, en kiosques.
(7) Lire Carla Luciana Silva, « “Veja”, le magazine qui compte au Brésil », Le Monde diplomatique, décembre 2012.
(8) Déclaration lors d’une conférence prononcée à la grande loge maçonnique de Brasília le 15 septembre 2017.
(9) Entretien sur la chaîne TV Globo, 19 septembre 2017.
(10) Libération, Paris, 26 septembre 2017.
(11) « Percepções e valores políticos nas periferias de São Paulo » (PDF), Fundação Perseu Abramo, São Paulo, 2017.
(12) Lire Lamia Oualalou, « Les évangélistes à la conquête du Brésil », Le Monde diplomatique, octobre 2014.